Cidades passivas/passionais

«Les jeunes gens qui déambulent, un walkman collé aux oreilles, sont habités par des ritournelles produites loin, très loin de leurs terres natales. (…)

Les touristes, par exemple, font des voyages quasi immobiles, véhiculés qu’ils sont dans les mêmes pullmans, les mêmes cabines d’avion, les mêmes chambres d’hôtel climatisées, et défilant devant des monuments et des paysages qu’ils ont déjà cent fois rencontrés sur des prospectus et des écrans de télé. La subjectivité se trouve ainsi menacée de pétrification. Elle perd le goût de la différence, de l’imprévu, de l’événement singulier. Les jeux télévisés, le star system dans le sport, les variétés, la vie politique, agissent sur elle comme des drogues neuroleptiques qui la prémunissent contre l’angoisse au prix de son infantilisation, de sa dé-responsabilisation. (…)

Reconquérir le regard de l’enfance et de la poésie aux lieu et place de l’optique sèche et aveugle au sens de la vie de l’expert et du technocrate. (…)

Se dégager donc d’un faux nomadisme qui nous laisse en réalité sur place, dans le vide d’une modernité exsangue, pour accéder aux lignes de fuite du désir auxquelles les déterritorialisations machiniques, communicationnelles, esthétiques, nous convient. Créer les conditions d’émergence, à l’occasion d’une réappropriation des ressorts de notre monde, d’un nomadisme existentiel aussi intense que celui des Indiens de l’Amérique pré-colombienne ou des Aborigènes d’Australie. Cette refinalisation collective des activités humaines dépend, pour une large part, de l’évolution des mentalités urbaines. Les prospectivistes prédisent que, durant les décennies à venir, près de 80% de la population mondiale vivra dans des agglomérations urbaines. (…)

La ségrégation sociale s’affirme à présent sous une espèce d’enfermement dans des ghettos, comme à Sanya, au cœur de Tokyo, dans le quartier de Kamagasaki à Osaka ou dans les banlieues déshéritées de Paris. Certains pays du tiers-monde sont même en passe de devenir l’équivalent de camps de concentration, ou, à tout le moins, de zones d’assignation à résidence pour des populations auxquelles il est interdit de sortir de leurs frontières. Mais ce qu’il convient de révéler c’est que, même dans les immenses bidonvilles du tiers-monde, les représentations capitalistiques trouvent le moyen de s’infiltrer par le biais des télévisions, de gadgets et de drogues. (…)

La pauvreté est voulue par le système capitaliste qui s’en sert comme d’un levier pour mettre à l’ouvrage la force collective de travail. L’individu est tenu de se plier aux disciplines urbaines, aux exigences du salariat ou aux revenus du capital. (…)

Les villes sont devenues d’immenses machines – des «mégamachines», selon le terme de Lewis Mumford (-), productrices de subjectivité individuelle et collective, à travers les équipements collectifs (éducation, santé, contrôle social, culture…) et les mass-médias. On ne peut séparer leurs aspects d’infrastructure matérielle, de communication, de service, de leurs fonctions qu’on peut qualifier d’existentielles. C’est la sensibilité, l’intelligence, le style inter-relationnel et jusqu’aux fantasmes inconscients qui se trouvent modélisés par ces mégamachines. (…)

Le drame urbain qui se profile à l’horizon de cette fin de millénaire n’est qu’un aspect d’une crise beaucoup plus fondamentale mettant en cause l’avenir de l’espèce humaine sur cette planète. Sans une réorientation radicale des moyens et surtout des finalités de la production, c’est l’ensemble de la biosphère qui se trouvera déséquilibrée et qui évoluera vers un état d’incompatibilité totale avec la vie humaine et, d’ailleurs, plus généralement, avec toute forme de vie animale et végétale. Cette réorientation implique de toute urgence un infléchissement de l’industrialisation, tout particulièrement chimique et énergétique, une limitation de la circulation automobile ou l’invention de moyens de transports non polluants, I’arrêt des grandes déforestations… A la vérité, c’est tout un esprit de compétition économique entre les individus, les entreprises et les nations qui devra être remis en cause. (…)

Il y a là, pourtant, une sorte de course de vitesse entre la conscience collective humaine, I’instinct de survie de l’humanité et un horizon de catastrophe et de fin du monde humain à l’échéance de quelques décennies! Perspective qui rend notre époque à la fois inquiétante et aussi passionnante, puisque les facteurs éthico-politiques y prennent un relief qu’ils n’ont jamais eu auparavant au cours de l’histoire.

Je ne saurais trop souligner que la prise de conscience écologique à venir ne devra pas se contenter de se préoccuper des l’acteurs environnementaux, tels que la pollution atmosphérique, les conséquences prévisibles du réchauffement de la planète, la disparition de nombreuses espèces vivantes, mais qu’elle devra aussi se porter sur des dévastations écologiques relatives au champ social et au domaine mental. Sans transformation des mentalités et des habitudes colectives, il n’y aura que des mesures de «rattrapage» concernant l’environnement matériel. (…)

La crainte de la catastrophe, l’épouvantail de la fin du monde, ne sont pas nécessairement les meilleurs conseillers en la matière. L’investissement par les masses allemandes, italiennes, japonaises, de l’idéologie suicidaire du fascisme, il y a cinquante ans, ne nous a que trop montré que la catastrophe pouvait appeler la catastrophe, dans une sorte de vertige de mort collectif.

Il est donc primordial qu’un nouvel axe progressiste, cristallisant autour des valeurs positives de l’écosophie, considère comme une de ses priorités de remédier à la misère morale, à la perte de sens qui gagne toujours davantage la subjectivité des populations déracinées, non garanties, au sein même des citadelles capitalistes. Il faudrait décrire ici le sentiment de solitude, d’abandon, de vide existentiel qui gagne les pays européens et les États-Unis. Des millions de chômeurs, des millions d’assistés mènent une vie désespérée au sein de sociétés dont les seules finalités sont la production de biens matériels ou de biens culturels standardisés, qui ne permettent pas l’épanouissement et le développement des potentialités humaines.

On ne peut plus se contenter aujourd’hui de définir la ville en terme de spatialité. Le phénomène urhain a changé de nature. Il n’est plus un problème parmi d’autres. Il est le problème numéro un, le problème carrefour des enjeux économiques, sociaux, idéologiques et culturels. La ville produit le destin de l’humanité, ses promotions comme ses ségrégations, la formation de ses élites, I’avenir de l’innovation sociale, de la création dans tous les domaines. Trop souvent on assiste à une méconnaissance de cet aspect global de ses problématiques. Les politiques ont tendance à abandonner ces questions aux spécialistes. (…)

Les moyens de changer la vie et de créer un nouveau style d’activité, de nouvelles valeurs sociales sont à portée de la main. Seuls font défaut le désir et la volonté politique d’assumer de telles transformations. Ces nouvelles pratiques concernent les modalités d’utilisation du temps libéré par le machinisme moderne, de nouvelles façons de concevoir les rapports à l’enfance, à la condition féminine, aux personnes âgées, les rapports transculturels… Le préalable à de tels changements réside dans la prise de conscience qu’il est possible et nécessaire de modifier l’état de fait actuel et qu’il n’y a pas de plus grande urgence. Ce n’est que dans un climat de liberté et d’emulation que pourront être expérimentées les voies nouvelles de l’habitat et pas à coups de lois et de circulaires technocratiques. Corrélativement, un tel remodelage de la vie urbaine implique que des transformations profondes soient opérées dans la division planétaire du travail et que, en particulier, nombre de pays du tiers-monde ne soient plus traités cornme des ghettos d’assistés. Il est nécessaire également que les anciens antagonismes internationaux s’estompent et qu’il s’ensuive une politique générale de désarmement qui permettra, en particulier, de transférer des crédits considérables sur l’expérimentation d’ un nouvel urbanisme.

Un point sur lequel je voudrais tout spécialement insister est celui de l’émancipation féminine. Le réinvention d’une démocratie sociale passe, pour une grande part, par le fait que les femmes soient mises en position d’assumer toutes leurs responsabilités à tous les niveaux de la société. L’exacerbation, par l’éducation et les médias, de la disparité psychologique et sociale entre le masculin et le féminin, qui place l’homme dans un système de valeur cle compétition et la femme dans une position de passivité, est synonyme d’une certaine méconnaissance du rapport à l’espace comme lieu de bien-être existentiel. Une «nouvelle douceur, une nouvelle écoute de l’autre dans sa diflérence et sa singularité sont, là aussi, à inventer… (…)

On se trouve ici devant un cercle à double sens: d’un côté la société la politique, I’économie ne peuvent évoluer sans une mutation des mentalités, mais, d’un autre côté, les mentalités ne peuvent vraiment se modifier que si la société globale suit un mouvement de transformation. L’expérimentation sociale à grande échelle que nous préconisons constituera un des moyens de sortir de cette contradiction. (…) Un ordre objectif «mutant» peut naître du chaos actuel de nos villes aussi bien qu’une nouvelle poésie, un nouvel art de vivre. Cette «logique du chaos demande à ce qu’on tienne le plus grand compte des situations dans leur singularité. Il s’agit d’entrer dans des processus de resingularisation et d’irréversibilisation du temps (-) En outre, il s’agit de construire non seulement dans le réel mais aussi dans le possible (…).

Ou l’humanité, avec leur concours, réinventera son devenir urbain, ou elle sera condamnée à périr sous le poids de son propre immobilisme qui menace aujourd’hui de la rendre impotente face aux extraordinaires défis auxquels l’histoire la confronte».

– Guattari, “Pratiques écosophiques et restauration de la cité subjective”

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