Dieu par Spinoza

«…nous dire que c’est une époque où encore la philosophie est mêlée à la théologie. C’est bête de dire ça. Il faut dire que si la philosophie est encore mêlée à la théologie au XVIIe siècle, c’est précisément parce que la philosophie n’est pas séparable à ce moment-là d’une manière innocente de penser en fonction de l’infini».

«Qu’est-ce que ça veut dire une philosophie de la création? C’est des philosophies qui ont avec la théologie une certaine alliance, au point que même les athées, si athées qu’ils soient, ils passeront par Dieu. Ça ne joue pas au niveau du mot, évidemment. Ils ont cette alliance avec la théologie qui fait qu’ils partiront de Dieu d’une certaine manière.»

«Oedipe est dit par Sophocle “atheos”, qui ne veut pas dire athée, mais le séparé de Dieu».

«Et Dieu, qu’est-ce que c’est? Lorsque Spinoza définit Dieu par la puissance absolument infinie, il s’exprime bien. Tous les termes qu’il emploie explicitement : degré, degré en latin c’est gradus, et gradus ça renvoie à une longue tradition dans la philosophie du Moyen Âge. Le gradus, c’est la quantité intensive, par opposition ou par différence avec les parties extensives. Donc il faudrait concevoir que l’essence singulière de chacun ce soit cette espèce d’intensité, ou de limite d’intensité. Elle est singulière parce que, quelle que soit notre communauté de genre ou d’espèce, nous sommes tous des hommes par exemple, aucun de nous n’a les mêmes seuils d’intensité que l’autre.»

«Dès le début, Spinoza s’est mis dans des conditions où ce qu’il nous disait n’avait plus rien à représenter. Voilà que ce que Spinoza va nommer Dieu, dans le livre premier de l’Éthique, va être la chose la plus étrange du monde. Ça va être le concept en tant qu’il réunit l’ensemble de toutes ces possibilités… À travers le concept philosophique de Dieu, se fait – et ça ne pouvait se faire qu’à ce niveau –, se fait la plus étrange création de la philosophie comme système de concepts.»

«Ce plan, constitué d’images-mouvement, agissant et variant les unes en fonction des autres, sur toutes leurs faces et dans toutes leurs parties, ce plan était à la lettre xxxxxx, c’est à dire il était Dieu. Alors vous comprenez, si on me dit : est ce que tu crois en Dieu, je réponds Oui! (…) Votre plan d’immanence défini comme être originaire, Ens ORIGINAIRE, c’est à dire le Dieu. (…) C’est uniquement plan d’immanence, c’est Dieu, et nous reconnaissons ce Dieu là, et vous en faite partie, et même vos atomes. Vos atomes sont des Dieux. Pourquoi est-ce que j’appelle ça Dieu? Je l’ai dit puisque c’est l’unité du possible du réel et du nécessaire, et que, là, si vous avez fait de la philosophie, tout le monde, n’importe qui, tout philosophe à toujours appelé Dieu l’unité du possible, du réel et du nécessaire, c’est à dire l’être tel que sont existence, que sa réalité découle nécessairement de sa possibilité. C’est même ce qu’on appelle en philosophie, je ne recule jamais l’occasion de vous apprendre quelque chose, la preuve ontologique de l’existence de Dieu, qui prend sa date et qui prend sa formulation parfaite avec le philosophe Descartes au dix-septième siècle. Maintenant si vous voulez que je fasse une parenthèse et que je vous raconte la preuve ontologique de l’existence de Dieu, qui est imparable, qui vous fera croire à un autre Dieu, mais ça va me nuire. Non je ne peux pas le dire parce que si je vous apprend la vraie preuve de l’existence de Dieu, qui ne peut pas convenir au plan d’immanence, vous allez croire à l’autre Dieu. Or il ne faut pas!»

«Je voudrais vous faire comprendre pourquoi Spinoza a eu notamment une réputation très forte de matérialiste alors qu’il ne cessait de parler de l’esprit et de l’âme, une réputation d’athée alors qu’il ne cessait de parler de Dieu, c’est très curieux. On voit bien pourquoi les gens se disaient que c’est du pur matérialisme.(…) Il faut savoir dans quel ordre les rapports se composent. Or si on savait dans quel ordre les rapports de tout l’univers se composent, on pourrait définir un pouvoir d’être affecté de l’univers entier, ce serait le Cosmos, le monde en tant que corps ou en tant qu’âme. A ce moment là, le monde entier n’est qu’un seul corps suivant l’ordre des rapports qui se composent. A ce moment là, vous avez un pouvoir d’être affecté universel à proprement parler: Dieu, qui est l’univers entier en tant que cause, a par nature un pouvoir d’être affecté universel. Inutile de dire qu’il est en train de faire un drôle d’usage de l’idée de Dieu. (…) Et Dieu, qu’est-ce que c’est? Lorsque Spinoza définit Dieu par la puissance absolument infinie, il s’exprime bien. (…) Que ce troisième genre de connaissance fasse appel à, d’une part, toute une tradition de la mystique juive, que d’ autre part ça implique une espèce d’expérience mystique même athée, propre à Spinoza, je crois que la seule manière de comprendre ce troisième genre c’est de saisir que, au-delà de l’ordre des rencontres et des mélanges, il y a cet autre stade des notions qui renvoie aux rapports caractéristiques. Mais au-delà des rapports caractéristiques, il y a encore le monde des essences singulières. Alors, lorsque là on forme des idées qui sont comme de pures intensités, où ma propre intensité va convenir avec l’intensité des choses extérieures, à ce moment là c’est le troisième genre parce que, si c’est vrai que tous les corps ne conviennent pas les uns avec les autres, si c’est vrai que, du point des rapports qui régissent les parties étendues d’un corps ou d’une âme, les parties extensives, tous les corps ne conviennent pas les uns avec les autres; si vous arrivez à un monde de pures intensités, toutes sont supposées convenir les unes avec les autres. A ce moment, l’amour de vous-même, et en même temps, comme dit Spinoza, l’amour des autres choses que vous, et en même temps l’amour de Dieu, et l’amour que Dieu se porte à lui-même, etc … Ce qui m’intéresse dans cette pointe mystique c’est ce monde des intensités. Là, vous êtes en possession, non seulement formelle, mais accomplie. Ce n’est même plus là joie, Spinoza trouve le mot mystique de béatitude ou l’affect actif, c’est à dire l’auto-affect. Mais ça reste très concret. Le troisième genre c’est un monde d’intensités pures».

– Deleuze, Cours

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s