Animal et constellation céleste

«La substance d’une certaine manière, la substance spinoziste c’est la lumière. Mais ça veut dire quoi ? Est-ce qu’il s’agit de rendre les signes clairs ? Non. Les signes ne peuvent pas être éclaircis puisque toute leur nature c’est dans leur nature même, qu’ils sont variables, associatifs équivoques. Donc, il s’agit de se détourner du monde des signes. Il s’agit de conquérir un autre monde, qui va être le monde de la lumière, c’est-à-dire le monde optique. Finalement, les signes, à la limite, il faudrait dire à Les signes, non c’est pas, c’est pas l’espace optique. (…) Le monde mental de la lumière serait ça. Ce serait un langage de la pure univocité. Un langage fait d’expressions univoques alors que notre langage est fait de signes équivoques. (…) Qu’est-ce que c’est cette drôle de manie qu’il a de faire un exposé géométrique? Qu’est-ce qu’il attend de la géométrie ? (…) Le langage de la géométrie est un langage essentiellement univoque par opposition au langage quotidien et au langage courant. Le langage de cette science est le langage univoque. Et alors, il arrivera à faire une métaphysique exposée géométriquement. Il a une horreur de toutes les expressions équivoques. Et encore une fois, est-ce que cela veut dire qu’il y a pas de poésie, au contraire ! Il fait une poésie de l’univocité pure. Qu’est-ce que c’est cette poésie de l’univocité pure ? c’est précisément – comprenez, c’est pas difficile à comprendre qu’il y a une création étonnante – Un langage univoque, c’est pas un langage où il y a un sens fixé pour tous, réfléchissez à ceci : notre langage est naturellement équivoque. C’est-à-dire chaque mot que j’emploie à plusieurs sens. Donc si vous me comprenez, c’est, parce que en même temps que je parle vous arrivez à déterminer le sens. En quel sens j’emploie chaque mot. Mais donc, c’est ça notre langage si j’ose dire naturel ou conventionnel, peu importe. C’est ça les conditions dans lesquelles nous parlons. Si bien que de se réclamer d’un langage univoque, c’est quoi ? Mais c’est s’engager à le construire. Il est pas donné tout fait ! C’est s’engager à le construire et faire un langage univoque c’est pas du tout choisir un sens pour un mot en disant, ça sera le seul sens ! Ca serait trop facile ! Qu’est-ce qui me permettrait de fixer un sens, en disant :”ça doit être le seul ” ? Un sens originel, je pourrais toujours invoquer un sens originel et dire le mot n’aura que “ce sens originel”. Pas beaucoup d’intérêt, parce que ça sera une décision complètement arbitraire, conventionnelle. Ca empêchera pas que le mot continuera a être de telle nature qu’il aura plusieurs sens possibles, même si je néglige les autres sens ? En fait, comprenez qu’il faut une création extraordinaire ! Pour inventer des termes, et pour inventer des sens tels que ces termes n’auront qu’un sens et ce sens sera le seul sens possible du terme – tout ça est entièrement à inventer. Si bien, que lorsque Spinoza nous dit, je prends la substance, le mot substance en un seul sens, en un seul et unique sens. Faut pas croire qu’il privilégie un sens préexistant du mot substance. Le mot substance se disait en plusieurs sens. (…) Lorsque Spinoza dit ;” je prends substance en un même seul et même sens”, et en conclut :” il n’y a qu’une seule substance, encore une fois, ne croyait pas qu’il se contente d’isoler un sens du mot substance pour lui donner la préférence ! Il s’engage à faire tout à fait autre chose, à savoir : inventer un sens du mot substance tel que ce sens soit unique et donc, qu’il n’t est qu’une chose, qu’il n’y ait qu’un terme qui vérifie ce sens. Donc un langage de l’univocité, c’est pas un langage tout fait, qui exclut l’équivocité ! C’est un langage a creer à partir de notre langage équivoque et de telle manière qu’ils nous sortent de l’équivocité. (…) Spinoza dit ceci : une formule très très curieuse très belle : “Si Dieu avait un entendement et une volonté, les mots entendement et volonté devraient être compris à peu près comme le mot chien qui désigne à la fois l’animal aboyant et une constellation céleste“. La constellation du chien, quoi ! Qu’est-ce qu’il est en train de nous dire ? (…) On voit très bien ce que veut Spinoza, pour Spinoza “entendement” ne peut avoir qu’un sens. Et que ce soit l’entendement de Dieu ou de l’entendement de l’homme. Qu’il soit infini ou fini, là il va très loin Spinoza je veux dire c’est un des points les plus nouveaux chez lui. (…) Il dit : mais oui un entendement infini ça peut exister mais si cela existe, s’il y a un entendement infini c’est exactement au même sens, où il y a des entendements finis. En d’autres termes il va lancer son idée qui est très – appartenant à un point de vue de l’immanence – à savoir, les entendements finis sont des parties de l’entendement infini. Et il y a adéquation de la partie et du tout. C’est en un seul et même sens que le mot entendement se dit : il y a qu’un sens pour le mot entendement. Dès lors, ça veut dire quoi ? Si l’entendement infini comme l’entendement fini, si ça a le même sens, ça veut dire une chose très simple : l’entendement ne fait pas partie de la substance. L’entendement est un mode, l’entendement c’est un mode de la pensée. Donc la substance, elle, elle n’a pas d’entendement. L’idée d’une substance douée d’entendement c’est contradictoire puisque l’entendement ce sera un mode de la pensée. Une substance peut-être douée de pensée même elle l’est nécessairement, mais la pensée et l’entendement…. C’est pas du tout pareil. La pensée c’est un attribut de la substance, l’entendement…. ».

– Deleuze, “Cours sur Spinoza”

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