‘Nous avons perdu le rapport avec le monde extérieur’

«Le Tout, c’est pas seulement le repos transmissible et simple du concept. C’est aussi l’ivresse bachique qui pénètre toutes les parties. C’est le délire, c’est l’ivresse bachique, le double, la double figure, le repos translucide et simple et l’ivresse bachique. Ah oui,c’est… Alors, pour ceux qui – là je fais des raccords avec l’année dernière – je dis, cette image classique de la pensée, elle repose en effet fondamentalement sur une idée du Tout et du Tout comme ouvert. Voyez que l’ouverture du Tout, c’est quoi là ?

# L’ouverture du Tout, c’est la permanence du mouvement par lequel le concept, n’intériorise pas les images sans s’extérioriser dans les images. Le cercle fermé, mais à l’infini, c’est un cercle infini, et le dedans c’est cette unité dialectique : de l’intérieur et de l’extérieur. C’est cette unité dialectique de l’intériorisation et de l’extériorisation ; c’est ça qui va définir la conscience de soi, c’est-à-dire le sens intérieur du concept.

# La conscience de soi, c’est pas la conscience que j’ai de moi-même, c’est le sens intérieur du concept. A savoir, le concept comme Tout, qui n’intériorise pas les images, les images du monde sans s’extérioriser dans les images du monde : Signé Hegel. (…)

C’est des penseurs comme Blanchot, comme Foucault, qui nous disent que la pensée vient du dehors. En d’autres termes, la pensée sera définie comme puissance du dehors, force du dehors. (…)

Donc ce dehors, c’est pas du tout le monde extérieur, c’est pas du tout l’extériorité du monde. Au contraire, nous avons tout lieu de penser que, ce dehors sera capable, peut-être, de nous redonner un lien avec le monde extérieur. Mais ce dehors, ne peut surgir, que sur fond d’une rupture avec le monde extérieur… Ce dehors ne peut surgir, il ne peut nous saisir puisqu’il s’agit d’être saisi par le dehors, et il ne peut nous saisir que, dans la mesure où nous avons perdu le rapport avec le monde extérieur. (…)

Pas de la même manière chez un schizophrène d’hôpital et chez Hölderlin. Comme dira Blanchot, évidemment Hölderlin a une nature riche. Il est poète par nature. (…)

La schizophrénie était un voyage. Seulement voilà, c’était un voyage, qui incluait, son propre naufrage. Le voyage n’était ni normal, ni pathologique, il était au-delà. Il était d’une autre nature. C’était plus, chez ces auteurs, c’était plus par-delà le bien et le mal, c’était le normal et le pathologique. C’est le processus. (…)

Je pense que la seule manière de supporter, – si ces auteurs veulent dire vraiment quelque chose de, de réel, par leurs histoires de processus ou de voyage – la seule manière de supporter le processus ou le voyage, c’est si – et ça répond bien à tout ce qu’on fait depuis le début de l’année – si la rupture du lien avec le monde, et le corrélat, c’est-à-dire la dissolution de la personne, s’est fait avant. Et s’étant fait avant, s’est fait vraiment sous une forme homéopathique ou sous une forme vaccinatoire.

Je veux dire, Beckett n’est pas fou. Beckett n’est pas schizophrène. D’une certaine manière ma réponse ce serait : Pourquoi est-ce qu’il n’est pas schizophrène ? Parce que la dissolution de la personnalité, il l’avait faite avant. A… à l’irlandaise, quoi. Presque je dirais, à l’anglaise, il l’avait faite à l’anglaise. A savoir, euh : depuis que les anglais pensent, ils n’ont jamais compris ce que voulait dire Moi. Jamais ! C’est leur supériorité. La philosophie française et allemande c’est, euh, c’est le Je, le Moi, euh, euh, le sujet… (…)

Le philosophe (…) est entre deux morts : une mort apparente et une mort réelle. Une mort dans laquelle il est passé du dedans, une mort qui l’attend du dehors. Vous me direz : la mort qui nous attend du dehors, c’est le cas pour tout le monde. Pas du tout, pas du tout. Ce n’est pas notre cas en général. Notre cas en général c’est attendre la mort du monde extérieur et de l’organisme intérieur. Mais la mort qui nous attend du dehors, la mort qui nous vient du dedans, c’est autre chose. La mort qui nous vient du dedans, c’est la mort par laquelle on est passé. Fallait-il passer par la mort ? On est passé par la mort ?

Un des textes les plus déterminants, les plus fondamentaux de toute la philosophie, c’est le texte de … c’est un texte de Platon dans le Phédon . Sur le thème : si les morts naissent des vivants – à savoir, il faut avoir été vivant pour mourir – si les morts naissent des vivants, inversement les vivants naissent des morts. Bon, très beau texte, très, très beau texte, qui est comme un des actes fondateurs de la philosophie. Le philosophe, peu importe s’il a raison ou s’il a pas raison puisqu’il va être passé par la mort… En tant que philosophe pas en tant que personne. Il estime revenir des morts. Il estime revenir du pays des morts. (…)

…entre ces deux morts, entre la mort apparente et la mort à venir, euh, le philosophe, il lance un éclair qui est un éclair de vie. C’est la vie comme un éclair et même si ça ne va pas vite et que cet éclair de vie est quelque chose, c’est-à-dire, d’accord, c’est un zombie… mais que, il y a que le zombie pour chanter la vie. Je reviens des morts et je chante la vie. Euh, c’est ça la philosophie. Et euh, c’est, c’est dans la mesure où je reviens des morts que je chante la vie… Euh, c’est ça, bon. Euh, à quoi ça ferait penser ? Pourquoi je parle de ça ? Vous devez sentir une idée. C’est ça le processus, c’est ça la pensée du dehors. (…)

L’homme qui revient des morts, et qui va vers une mort du dehors et entre les deux morts qu’est ce qu’il peut faire ? Et la fatigue, la fatigue qui le prend et qui prend son corps… (…)

Bon, il y a processus lorsque, vous ne serez plus jamais le même qu’avant. Bon, eh ben…quand je dis, faites-le à dose homéopathique et avant sinon vous serez brisés par le processus, je veux rien dire d’autre. (…)

La pensée comme puissance du dehors. Encore une fois, dehors qu’il n’a rien à voir avec le monde extérieur… C’est ça qu’il faut… Je dis, il y a un deuxième caractère de cette pensée du dehors, ou des dehors. On pourrait presque en faire une démonstration mais une démonstration… La pensée cesse d’être donc, liée à ce sens intime, à cette forme d’intériorité du concept. Voyez, c’est tout à fait en rupture avec l’image classique. Mais alors qu’est ce qu’il va se passer ? Ben, elle renvoie plus à un sujet pensant, elle renvoie même plus à la limite à un objet pensé… Qu’est-ce que c’était ?

# Le sujet pensant c’était, le concept comme tout, alors on la vu, c’était le concept comme tout en train de se différencier de ça le sujet pensant. Il accompagnait tous les concepts. Pas difficile à montrer, le concept comme tout c’est le Moi, c’est le Moi de la philosophie allemande. Euh… bien. Alors, eh bien, la pensée du dehors, elle peut plus se présenter comme ça. On voit plus…A quoi renvoie t-elle ? A première vue, vous allez me dire ça va de plus en plus mal cette pensée du dehors. A première vue, elle ne peut renvoyer qu’à une chose, elle ne peut renvoyer que… à quelque chose qui est en elle, en elle. Mais qui se présente en elle comme… le non pensée, l’impensée, l’impensable. (…)

Le cogito ne se rapporte plus un à sujet pensant mais qu’il se rapporte à un impensé dans la pensée. Qu’est-ce que ça veut dire, comprenez ce que ça veut dire, il ne s’agit pas de dire un impensé extérieur à la pensée. Parce que des impensés extérieurs à la pensée, tout le monde le connaît : le corps, la matière, etc. Non. Non, c’est au plus profond de la pensée que réside l’impensé. Qu’est-ce que ça veut dire ça ? Si la pensée est un, est le processus du dehors, la pensée est un rapport fondamental avec l’impensé. (…)

La pensée, comme pensée du dehors est fondamentalement en rapport avec quelque chose qui se dérobe à la pensée… (…)

…quand est-ce que se fait une…une mutation ? Une mutation se produit -je reprends… à partir de l’autre texte- quand le dehors se creuse et attire l’intériorité.

# Qu’est-ce que c’est quand le dehors se creuse et attire l’intériorité ? Quand le dehors se creuse et attire l’intériorité, c’est quand l’organisme laisse voir sous lui, hors de lui, quelque chose de plus profond qu’on appellera « la vie ». (…)

Ce qui l’intéresse c’est tout court ce qui signifie « penser », à savoir, comment se fait-il que penser aujourd’hui, soit, la force du dehors qui met la pensée dans un rapport fondamental avec l’impensé, avec quelque chose d’impensé ? Et cet impensé radical, au cœur de la pensée, aura comme, trois figures qui seront les figures du dehors, selon Foucault : Le travail, le langage, la vie.

La pensée affronte en elle-même, c’est-à-dire non pas hors d’elle-même comme science positive, bien sûr, ça donnera un jeu de science positive affrontant l’objet du dehors, objet-langage, biologie… Ce sera, l’économie politique affronte l’objet « travail ». La biologie, mot qui en effet n’apparaît que, à partir de Cuvier, la biologie affronte l’objet « vie ». La linguistique affronte l’objet langage sur les décombres du monde classique. Mais, en même temps que les sciences positives se consacrent à ces trois figures, il y a quelque chose de plus profond, qui de l’avis de Foucault, rend possible les sciences positives et rend possible de passer par elles, à savoir que la pensée comme force du dehors, que la pensée comme processus soit entrée en rapport avec trois figures de l’impensé… que sont : La vie, le langage, le travail ou la production. (…)

Voyez cet impensé dans la pensée. D’une certaine manière c’est le fameux, le fait que nous ne pensions pas encore. La pensée comme force du… comme force du dehors, c’est ce qui reste à venir, dira aussi Heidegger. C’est ce qui reste à venir, pourquoi ? C’est pas parce qu’elle manque de présent, c’est parce que, elle ne cesse présentement, dans un éternel présent, de mettre la pensée en rapport avec un impensé fondamental. Donc la pensée, elle est éternellement à venir, en ce sens. Et si elle s’exerce maintenant, c’est encore comme pensée à venir. (…)

Je ne suis pas sûr que ce qu’on a appelé, là, « processus » d’après Jaspers, donne à l’individu qui en est la proie, lui donne le désir de changer ; je crois qu’il lui donne plutôt, ce qu’on appelait les autres années une voyance, c’est-à-dire que il sait voir la vie. Il voit la vie, de là d’où il est revenu, il voit maintenant la vie. Alors, moi je crois que ce type de voyance qui n’a rien de mystique, est une condition fondamentale en effet, de l’absurde, ça oui. Si on n’agit pas pour et en fonction de la vie, on peut même pas agir parce que à ce moment-là je crois que… (…)

Il y a un paradoxe. C’est fondamentalement une pensée du paradoxe. A mon avis, celui qui va le plus loin, jusqu’à maintenant, c’est, ce livre de Jaspers. Ce livre déjà ancien de Jaspers qui est une splendeur, euh, sur Steinberg et Van Gogh. (…)»

– Deleuze, 20/11/1984

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