L’éternité est affaire d’une expérimentation

«Ser um morto que caminha, alguém que morreu antes da própria morte»

– Provérbio sufi.

«Os que dizem que o Senhor morreu antes de ressuscitar erram, porque ele ressuscitou antes de morrer. (…) Os que dizem que morrerão antes de ressuscitar erram. Se não receberem primeiro a ressurreição estando vivos, ao morrer não receberão nada.»

– Evangelho de Filipe, Nag Hammadi, vol. II, p. 32, 45.

«We have got to die in life, too, and disintegrate while we live. But even then the goal is not death. Something else will come. Out of the cradle endlessly rocking. We’ve got to die first, anyhow. And disintegrate while we still live.»

– D. H. Lawrence, “Whitman”, in “Studies in classic American literature”.

«Le corps humain est un champ de guerre où il serait bon que nous revenions. C’est maintenant le néant, maintenant la mort, maintenant la putréfaction, maintenant la résurrection».

– Antonin Artaud, 1946

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«Dans le livre cinq, Spinoza nous dit des choses très étranges (…). Et bien, il dit… assez constamment il se réfère à sa formule mystérieuse: “nous expérimentons dès maintenant… nous expérimentons dès maintenant que nous sommes éternels“. (…) Qu’est-ce que c’est cette expérience, dès maintenant, que chacun fait au deuxième et troisième genre de connaissance, en quelle il serait éternel. Qu’est-ce que c’est que cette éternité de Spinoza? Je veux juste… – je ne peux pas, actuellement, dire le détail -, je veux juste renvoyer à des théorèmes du livre cinq, 38 – 40 je crois… (…) Il dit : il y a des gens, finalement, la majeure partie d’eux-mêmes est occupée par des affections et des affects du premier genre. (…) Il dit : « bah ceux-là, oui, ils n’ont pas beaucoup de risques de se sentir éternels… ». Mais est-ce qu’ils le sont ? Pas sûr, même pas sûr, qu’ils le sont… Et il ajoute cette formule, qui me paraît d’un mystère, mais d’un mystère très très… lumineux, il dit : « en revanche, les gens qui auront mené leurs vies de telle manière qu’ils auront rempli la majeure partie d’eux-mêmes, « maxima pars », – pas tout ! Pourquoi pas tout ? Pas tout, on l’a vu : parce qu’il y a des tristesses inévitables, parce que tout le monde est mortel, tout ça… Mais ils auront organisé et composé leurs vies de telle manière qu’ils auront rempli la majeure partie d’eux-mêmes de notions communes et d’idées d’essences, c’est à dire d’affections du deuxième et du troisième genre. Ceux là sont tels, dit-il, que quand ils meurent, c’est peu de chose d’eux-mêmes qui meurt avec eux. Oh que c’est curieux… c’est splendide ! Très très beau !… C’est la plus petite partie d’eux-mêmes qui va mourir avec eux parce qu’ils ont rempli la majeure partie d’eux-mêmes par des affections et des affects qui échappent, précisément, à la mort. Qu’est-ce qu’il voulait dire ?
30’35’’ Bien sûr on a raison de parler d’une espèce d’expérience mystique, d’expérience non-religieuse, sur quoi se termine le livre cinq. Mais c’est une mystique, encore une fois, c’est une mystique de la lumière. Je veux dire, cette histoire d’une expérimentation de l’éternité dès maintenant, ça consiste à dire : « mais dès maintenant, vous pouvez faire que la majeure partie de vous-même soit effectuée, que la majeure partie de votre puissance soit effectuée par des notions communes et des idées d’essences ». Et à ce moment là, bah bien sûr vous mourrez, vous mourrez comme tout le monde, et même comme tout le monde vous serez très triste de mourir, mais ce qui mourra de vous et ce qui sera triste en vous de mourir, ce sera finalement la plus petite partie de vous. Bizarre… On sent… là, je souhaite même pas aller plus loin parce que c’est… il n’y a plus rien à dire, il faut voir si ça marche, pour vous, si ça veut dire quelque chose pour vous. Si ça veut rien dire, vous laissez tomber, tout le reste du Spinozisme vaut. Mais, c’est ça qu’il veut nous faire sentir par : « nous expérimentons que nous sommes éternels », c’est à dire l’éternité est affaire d’une expérimentation. Je ne crois pas qu’il veuille dire c’est l’affaire d’une expérience donnée, il veut dire c’est l’affaire d’une expérimentation active. Si vous avez atteint le second genre de connaissance ou le troisième genre, à ce moment là vous avez construit… vous avez construit votre propre éternité, comme éternité vécue

– Deleuze, Cours sur Spinoza, 03/02/81

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«Mettez vous maintenant à l’instant de votre mort. Très concret tout ça.

Lorsque vous mourrez, dans le premier cas et dans le second cas, qu’est ce qu’il se passe ?

Dans le second cas, lorsque vous mourrez, ça veut dire, de toute manière, vos parties extensives disparaissent. C’est-à-dire, elles vont dans d’autres corps, c’est-à-dire elles effectuent d’autres rapports que le vôtre. Et ben, lorsque vous mourrez, et que, second cas, vous avez eu en majorité dans votre existence des idées inadéquates et des affects passifs, ça veut dire que ce qui meurt, c’est relativement la plus grande partie de vous-même. C’est proportionnellement la plus grande partie de vous-même.

Au contraire, l’autre cas -C’est curieux, c’est là qu’intervient une espèce de proportion relative. Je veux dire, c’est ça qui est important dans le livre V. Si ça vous échappe dans le livre V, en même temps il le dit explicitement, je crois que vous ne pouvez pas comprendre le mouvement du livre V.

– L’autre cas : supposez que, dans votre existence, vous ayez atteint, au contraire, proportionnellement un nombre relativement grand d’idées adéquates et d’affects actifs. A ce moment-là, ce qui meurt, de vous, c’est relativement une partie peu importante, insignifiante. Alors, c’est très curieux.

– Il me semble que là, se réintroduit chez Spinoza l’idée de l’existence en tant qu’épreuve. Mais c’est pas du tout une épreuve morale. C’est comme une espèce d’épreuve physico-chimique.

J’expérimente que je suis éternel. Oui.

Qu’est ce que veut dire ce texte ? Qu’est ce que ça veut dire ? Je l’expérimente dès maintenant, à quelle condition ? C’est pas du tout la question : est ce que l’âme survit au corps ? Pas du tout la question.
– La question de l’immortalité c’est : en quel sens et sous quelle forme l’âme survit-elle au corps ? Tel que ça a été posé par la théologie et la philosophie, de – Si vous voulez, là, il me semble que quelles que soient leurs différences qui sont grandes, de Platon à Descartes. – De Platon à Descartes, ce qui est posé, c’est vraiment la question de l’immortalité de l’âme. Et l’immortalité de l’âme, elle passe forcément à ce moment-là, par le problème d’un avant et d’un après. Pourquoi ?
– Qu’est ce qui détermine l’avant et l’après du point de vue de l’immortalité de l’âme, à savoir, le moment de l’union de l’âme et du corps. À savoir, l’avant de l’âme c’est avant l’incarnation, avant que l’âme s’unisse à un corps. L’après, l’après de l’immortalité, l’après de l’âme, c’est après…que l’âme, c’est-à-dire que l’âme après la mort, c’est-à-dire après que. D’où la gêne de tous les auteurs qui ont voulu parler d’une immortalité de l’âme. Leur gêne, c’est quoi ? C’est que l’immortalité de l’âme peut être appréhendée, ou ne peut être conçue que sous les espèces encore temporelles d’un avant et d’un après.
– Et c’est déjà tout le thème du Phédon qui porte sur l’immortalité de l’âme, chez Platon. Le dialogue de Platon, Phédon, lance une grande doctrine de l’immortalité de l’âme, précisément sous la forme de l’avant et l’après. Avant l’union, après l’union. Lorsque Spinoza oppose son éternité à l’immortalité, on voit très bien ce qu’il veut dire.
– Du point de vue de l’immortalité, si vous voulez, je peux “savoir” que l’âme est immortelle. Mais en quoi consiste l’immortalité ? Ça consiste à dire que je sais, par exemple, je sais alors de quel savoir – ça c’est autre chose – mais je sais que mon âme ne meurt pas avec mon corps. Même si j’admets l’idée platonicienne que c’est là un savoir, je ne sais pas sous quelle forme. Et tous le disent. Pourquoi ? Parce que l’immortalité semble bien exclure l’avant et l’après. Par-là, elle est déjà une éternité. Mais précisément elle ne peut être sue ou connue que sous les espèces de l’avant et de l’après. Et Descartes encore le dira. Sous quelle forme ? Que l’âme soit immortelle, ça je peux le dire, j’en suis sûr, selon Descartes. Mais, sous quelle forme ? Je n’en sais rien. Je peux tout au plus affirmer que. Affirmer que, il y a un avant et qu’il y a un après. Que l’âme n’est pas née avec le corps et qu’elle ne meurt pas avec le corps. Je peux affirmer le que, je ne peux pas affirmer le ce que ou le corps. Il faudrait une intuition intellectuelle comme disent…Comme ils disent. Or on n’a pas l’intuition intellectuelle. Très bien.

– Spinoza ce n’est pas comme ça qu’il pose le problème parce que pour lui le problème c’est pas du tout un avant et un après, c’est un en même temps que. Je veux dire c’est en même temps que je suis mortel que j’expérimente que je suis éternel. Expérimenter que je suis éternel ça ne veut pas dire qu’il y a un avant, qu’il y a eu un avant, et qu’il y aura un après. Ça veut dire que, dès maintenant, j’expérimente quelque chose qui ne peut pas être sous la forme du temps. Et qu’est ce que c’est si ça ne peut pas être sous la forme du temps?

– À savoir, qu’il y a deux sens absolument opposés du mot partie. À savoir, il y a des parties que j’ai. Ce sont les parties extensives, extérieures les unes aux autres. Et celles-là, je les ai sur le mode du temps. En effet, je les ai provisoirement, je les ai dans la durée. Je les ai sur le mode du temps. C’est des parties extérieures les unes aux autres, des parties extensives que j’ai. Bon.

– Mais lorsque je dis “partie intensive”, je veux dire quelque chose de complètement différent. Les deux sens du mot partie différent en nature. Parce que lorsque je dis” partie intensive égale essence”, c’est plus une partie que j’ai. C’est plus des parties que j’ai. C’est une partie que je suis. Je suis un degré de puissance, je suis partie intensive. Je suis une partie intensive et les autres essences sont aussi des parties intensives. Partie de quoi ? Et bien, partie de la puissance de Dieu dit Spinoza. Bon. Il parle comme ça, très bien.

– Expérimenter que je suis éternel c’est expérimenter que “partie au sens intensif”, diffère en nature, coexiste et diffère en nature de “partie au sens extrinsèque, au sens extensif”. J’expérimente ici et maintenant que je suis éternel. C’est-à-dire que je suis une partie intensive ou un degré de puissance irréductible aux parties extensives que j’ai, que je possède. Si bien que lorsque les parties extensives me sont arrachées, égal mort, ça ne concerne pas la partie intensive que je suis de toute éternité.

– J’expérimente que je suis éternel. Mais encore une fois, à une condition, à condition que je me sois élevé à des idées et à des affects qui donnent à cette partie intensive une actualité. C’est en ce sens que j’expérimente que je suis éternel. Donc c’est une expérimentation qui signifie une éternité, mais de “coexistence”. Ce n’est pas une “immortalité” de succession. C’est dès maintenant dans mon existence que j’expérimente l’irréductibilité de la partie intensive que je suis de toute éternité, que je suis éternellement avec les parties extensives que je possède sous la forme de la durée.

Mais, si je n’ai pas actualisé mon essence, ni même mes rapports, si j’en suis resté à la loi des parties extensives qui se rencontrent du dehors, à ce moment-là je n’ai même pas l’idée d’expérimenter que je suis éternel. À ce moment-là quand je meurs, oui, je perds la plus grande partie de moi-même. Au contraire, si j’ai rendu ma partie intensive proportionnellement la plus grande. Qu’est ce que ça veut dire ? Là, évidemment, il y a bien une petite difficulté. Voilà qu’il met en jeu, si vous voulez, dans une espèce de calcul proportionnel, les parties extensives que j’ai et la partie intensive que je suis.

– C’est difficile parce qu’il n’y a pas de communauté de nature entre les deux sens du mot “partie”. Alors comment est ce qu’il peut dire que les unes et les autres sont plus ou moins grandes relativement à l’autre ? Il nous dit : quand je meurs, tantôt ce qui périt – à savoir les parties extensives qui s’en vont ailleurs, – ce qui périt de moi est dans certain cas la plus grande partie, dans l’autre cas c’est au contraire une partie assez insignifiante, assez petite. I-l faudrait donc que la partie intensive et les parties extensives aient une espèce de critère commun, pour rentrer dans cette règle de proportion, à savoir, des deux cas, des deux cas extrêmes.

– Où tantôt les parties extensives qui disparaissent constituent la plus grande part de moi-même, -tantôt au contraire elles ne constituent qu’une petite part de moi-même parce que c’est la partie intensive qui a pris la plus grande part de moi-même.

Bon, on ne peut pas aller plus loin.

– À savoir que, peut-être que c’est à nous, dans l’existence, d’établir cette espèce de calcul de proportions, ou de sens vécu de la proportion. Il faudrait dire que, oui, qu’est ce qui est important dans une vie ? Bon. Qu’est ce qui est important ? Le critère de l’importance. À quoi vous allez donner l’importance ? C’est l’importance. C’est…Il faudrait faire presque de l‘importance. L’importance. Ça ce n’est pas important, ça c’est important.
– Il faudrait presque en faire un critère d’existence, je crois. Les gens qu’est ce qu’ils jugent important dans leurs vies ? Est ce que…Ce qui est important, est ce que c’est de parler à la radio ? Est ce que c’est de faire une collection de timbres ? Est ce que c’est d’avoir une bonne santé, peut-être ? Tout ça…Est ce que c’est…

– Qu’est ce que c’est une vie heureuse au sens où quelqu’un meurt en se disant : après tout, j’ai fait en gros ce que je voulais. J’ai fait à peu près ce que je voulais, ou ce que j’aurais souhaité. Oui, ça, c’est bien. Qu’est ce que c’est cette curieuse bénédiction qu’on peut se donner à soi-même ? Et qui est le contraire d’un contentement de soi.

Qu’est ce que ça veut dire ça, cette catégorie ? L’important. Non, on est d’accord, ça c’est embêtant, mais ce n’est pas important. Qu’est ce que c’est ce calcul ? Est ce que ce n’est pas ça ? Est ce que ce n’est pas la catégorie du remarquable ou de l’important qui nous permettrait de faire des proportions entre les deux sens irréductibles du mot partie ? Ce qui dépend et ce qui découle de la part intensive de moi-même et ce qui renvoie au contraire aux parties extensives que j’ai. Alors, et puis évidemment, il y a toujours le problème : les morts prématurés. L’essence singulière, elle passe à l’existence, bon, et puis…Je suis écrasé bébé. Bon. Jusqu’à quel point joue la règle spinoziste, à savoir : mais, le temps que je dure n’a aucune importance finalement.

– Spinoza le dit très ferme, et là, il a le droit de le dire puisqu’il n’est pas mort très vieux, mais enfin, il n’a pas été écrasé bébé. Il a eu le temps d’écrire l’Ethique, alors quand même, les bébés qui meurent. La règle de Spinoza : mais après tout quand je meurs, ça ne veut dire qu’une chose, à savoir, je n’ai plus de parties extensives. Là, on est gêné devant le cas des morts prématurés. Parce que le mort prématuré… Bon, on peut toujours dire : il a son essence éternelle.

– Mais cette essence éternelle, encore une fois, tel qu’on lit Spinoza, ce n’est pas simplement une essence comme une figure mathématique. C’est une essence qui n’existe qu’en essence que dans la mesure où elle est passée par l’existence, c’est-à-dire, où elle a actualisé son degré. Où elle a actualisé pour lui-même son degré, c’est-à-dire la partie intensive qu’elle était.

– Ça va de soi que quand je meurs prématurément, je n’ai pas actualisé la partie intensive que j’étais. En d’autres termes, j’ai pas du tout exprimé, j’ai pas du tout “fait être” l’intensité que je suis. Alors, ça va quand on meurt quand même à un certain âge, mais tous ceux qui meurent avant…Je crois que là en effet, il ne faut pas…Il faut plutôt… Si on imagine qu’un correspondant aurait pu dire ça à Spinoza, demander ça à Spinoza, qu’est ce que Spinoza aurait répondu ? Je crois que là, il n’aurait pas du tout fait le malin. Il n’aurait pas du tout…Il aurait dit quelque chose comme : ben, oui. Que ça faisait partie de l’irréductible extériorité de la nature. C’est comme tout, toute la cohorte des gens qui ont été, qui seront, qui sont empoisonnés, etc. Que tout ce problème de la part extensive de nous-même, était tel que dans certains cas, il pouvait en effet faire.

Je dirai qu’en termes spinozistes, il faudrait presque dire : celui qui meurt prématurément, ben oui, c’est un cas où la mort s’impose de telle manière que, elle s’impose dans des conditions telles que, à ce moment-là, elle concerne la majeure partie de l’individu considéré. Mais ce que l’on appelle une vie heureuse, c’est faire tout ce qu’on peut, et ça, Spinoza le dit formellement, faire tout ce qu’on peut pour précisément conjurer les morts prématurées. C’est-à-dire empêcher les morts prématurées. Ça veut dire quoi ? Pas du tout empêcher la mort, mais faire que la mort lorsqu’elle survient, ne concerne finalement que la plus petite partie de moi-même.

– Voilà, je crois, tel qu’il voyait, expérimentait et sentait les choses. Bon. Est ce que vous avez des réactions, des questions à poser ?
– Oui. Mais pas de théorie, rien que du sentiment.»

– Deleuze, Cours sur Spinoza, 17/03/1981.

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