Y a-t-il des amours univoques?

«L’idéal de Spinoza – je l’ai pas rappelé mais j’en profite pour le rappeler là – c’est vraiment que le monde de l’inadéquat et de la passion, c’est le monde des signes équivoques, c’est le monde des signes obscurs et équivoques, or toi tu as développé à la Miller c’est l’exemple même d’un signe obscur, hors pour Spinoza là, Spinoza est sans aucune trace, vous vous traînez dans le premier genre de connaissance, vous vous traînez dans la pire des existences tant que vous en restez à des signes équivoques ces signes ne sont pas ceux de la sexualité, soit ceux de la théologie, soit ceux de n’importe quoi d’autre, peu importe d’où viennent ces signes, que ce soit des signes du prophète, ou les signes de l’amant, c’est du pareil au même. C’est du pareil au même c’est le monde des signes équivoques. Hors au contraire toute la montée vers le second genre et le troisième genre de connaissance, c’est supprimer au maximum qui dira toujours au maximum en vertu de la loi des proportions, on est condamnés bien sûr, il y aura toujours des signes équivoques, on sera toujours sous leur loi, c’est la même loi que la loi de la mort.

Mais le plus que vous pourrez substituer aux signes équivoques, le domaine des expressions univoques, et c’est tellement … alors le problème du sexe, le monde du sexe ben évidemment Spinoza n’aurait pas écrit un livre sur le monde du sexe. Pourquoi il n’aurait pas écrit sur le monde du sexe ? Pourquoi que pour Spinoza là, je […] je n’ai pas besoin de remplacer c’est évident là qu’il nous dit quelque chose là-dessus, il nous dirait : “Oh mais ça existe, la sexualité, ça existe… mais c’est votre affaire : est ce que vous en faites la part principale de votre existence ou une part relativement secondaire.” Pourquoi lui, il dirait pour son compte, évidemment c’est aussi question de tempérament, de nature, je crois que Spinoza était fondamentalement un chaste, comme tous les philosophes d’abord, et particulièrement lui. Pourquoi ? Pourquoi, c’est très ancré si vous voulez du point de vue du Spinozisme.

– C’est que pour lui, la sexualité est inséparable de l’obscurité des signes. Si il y avait une sexualité univoque, à ça, il serait complètement pour, c’est pas, il n’est pas contre la sexualité, si vous pouviez tirer et vivre dans la sexualité des expressions univoques, il vous dirait : “Allez-y, c’est ça qu’il faut faire.” Mais voilà, il se trouve, a-t-il tort ou a-t-il raison ? Y a-t-il des amours univoques? Il semblerait plutôt, et il semble que l’on soit allé tout à fait dans ce sens que loin de découvrir des ressources d’univocité dans la sexualité, on a au contraire laissé proliférer l’équivocité du sexuel et que ça été une des plus belle réussite de la psychanalyse de développer en tout sens l’extraordinaire équivocité du sexuel. Alors les critères de Spinoza là, il s’agit de les comprendre avant. Spinoza dirait : Ça m’intéresse pas beaucoup” il dirait : “ vous privilégiez la sexualité …faut pas privilègier la sexualité parce que si vous vous en tenez aux signes équivoques, vous en trouvez partout, faut pas vous en faire. Vous pouvez être aussi bien prophète, vous pouvez être pervers, c’est pas la peine d’aller chercher des trucs sur… sur la bisexualité par exemple, ou sur le mystère du sexe Ou sur le mystère de la naissance. Les signes prenez les où vous voulez, si vous aimez les signes équivoques. Mais une fois dit que le Spinozisme, c’est vrai ce que je vous proposais… le seul point d’interprétation auquel j’ai tenu depuis le début de ces séances sur Spinoza, si vraiment le spinozisme c’est un effort pratique qui nous dit, pour ceux qui seraient d’accord avec un tel projet, avec une telle tentative, il nous dit quelque chose que vous comprenez … ce qui fait votre chagrin, votre angoisse c’est précisément que vous vivez dans un monde de signes équivoques.
– Et ce que je vous propose, moi Spinoza, c’est une espèce d’effort concret pour substituer à ce monde de l’obscur, à ce monde de la nuit, à ce monde du signe équivoque, un monde d’une autre nature que vous allez extraire du premier, vous n’allez pas opposer du dehors, vous allez extraire du premier avec beaucoup de précautions et qui est un monde d’expressions univoques. Là : Spinoza serait assez moderne, assez comme nous quand à la sexualité, il pense lui qu’il n’y a pas. Qu’il n’y a pas d’expression univoque du sexuel …d’accord ça vient du dehors, ça vient du dehors. C’est-à-dire allez-y, mais que ça ne soit pas la plus grande partie de vous même, parce que si c’est la plus grande partie de vous même, à ce moment-là, quand viendra la mort, ou bien plus quand viendra l’impuissance, l’impuissance légitime de l’âge, quand viendra tout ça, eh bien vous perdrez la plus grande partie de vous-même même. Oui, l’idée de Spinoza est très curieuse, c’est que finalement, “sera la plus grande partie de moi-même, ce que j’aurai fait durant mon existence comme étant la plus grande partie de moi-même.”

Si vous voulez, l’idée de Spinoza très curieuse c’est que finalement sera la plus grande partie de moi-même ce que j’aurais fait durant mon existence comme étant la plus grande partie de moi-même. Alors si je prends une partie mortelle, si je fais d’une partie mortelle la plus grande partie de moi-même, et bien à la limite je meurs tout entier en mourant et je meurs avec désespoir

– Deleuze, Cours, 17/03/1981

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