La machine

«C’était, le long du couloir des chambres, une promiscuité de caserne, des filles souvent peu soignées, des commérages d’eaux de toilette et de linges sales, toute une aigreur qui se dépensait en brouilles et en raccommodements continuels. Du reste, défense de remonter pendant le jour; elles ne vivaient pas là, elles y logeaient la nuit, n’y rentrant le soir qu’à la dernière minute, s’en échappant le matin, endormies encore, mal réveillées par un débarbouillage rapide; et ce coup de vent qui balayait sans cesse le couloir, la fatigue des treize heures de travail qui les jetait au lit sans un souffle, achevaient de changer les combles en une auberge traversée par la maussaderie éreintée d’une débandade de voyageurs.»

«Cependant, il y avait peu de place pour les songeries dangereuses, au milieu de son existence de travail. Dans le magasin, sous l’écrasement des treize heures de besogne, on ne pensait guère à des tendresses, entre vendeurs et vendeuses. Si la bataille continuelle de l’argent n’avait effacé les sexes, il aurait suffi, pour tuer le désir, de la bousculade de chaque minute, qui occupait la tête et rompait les membres. À peine pouvait-on citer quelques rares liaisons d’amour, parmi les hostilités et les camaraderies d’homme à femme, les coudoiements sans fin de rayon à rayon. Tous n’étaient plus que des rouages, se trouvaient emportés par le branle de la machine, abdiquant leur personnalité, additionnant simplement leurs forces, dans ce total banal et puissant de phalanstère. Au dehors seulement, reprenait la vie individuelle, avec la brusque flambée des passions qui se réveillaient.»

«Etait-ce donc vrai, cette nécessité de la mort engraissant le monde, cette lutte pour la vie qui faisait pousser les êtres sur le charnier de l’éternelle destruction ? (…) Mon Dieu ! que de tortures ! des familles qui pleurent, des vieillards jetés au pavé, tous les drames poignants de la ruine ! Et elle ne pouvait sauver personne, et elle avait conscience que cela était bon, qu’il fallait ce fumier de misères à la santé du Paris de demain. Au jour, elle se calma, une grande tristesse résignée la tenait les yeux ouverts, tournés vers la fenêtre dont les vitres s’éclairaient. Oui, c’était la part du sang, toute révolution voulait des martyrs, on ne marchait en avant que sur des morts. Sa peur d’être une âme mauvaise, d’avoir travaillé au meurtre de ses proches, se fondait à présent dans une pitié navrée, en face de ces maux irrémédiables, qui sont l’enfantement douloureux de chaque génération. Elle finit par chercher les soulagements possibles, sa bonté rêva longtemps aux moyens à prendre, pour sauver au moins les siens de l’écrasement final.»

«Puis, il repartit violemment, il croyait à la toute-puissance de sa volonté.

— Je la veux, je l’aurai !… Et si elle m’échappe, tu verras quelle machine je bâtirai pour me guérir. Ce sera superbe quand même… Tu n’entends pas cette langue, mon vieux : autrement, tu saurais que l’action contient en elle sa récompense. Agir, créer, se battre contre les faits, les vaincre ou être vaincu par eux, toute la joie et toute la santé humaines sont là !

— Simple façon de s’étourdir, murmura l’autre.

— Eh bien ! j’aime mieux m’étourdir… Crever pour crever, je préfère crever de passion que de crever d’ennui !»

– Émile Zola, “Au bonheur des dames“.

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