“Ce n’est pas vraisemblable, mais c’est vrai”

Dans le train qui le ramène de Tchécoslovaquie où il a été emprisonné, Jacques Derrida fait le récit de son arrestation et de ses conditions de détention sur Antenne 2, le janvier 1982 (7’40). Parti à Prague pour participer à des séances de travail philosophique avec ses collègues tchécoslovaques et montrer sa solidarité avec les dissidents qui se battent contre les violations des droits de l’homme, il explique comment des douaniers ont fait semblant de découvrir des sachets de drogue dans sa valise et l’ont arrêté. Il a subi un long interrogatoire, été inculpé puis emprisonné brutalement. Malgré la machination dont il a été victime, il estime qu’il faut continuer à se rendre en Tchécoslovaquie pour soutenir les Tchécoslovaques en lutte “chartistes” et non “chartistes”.

Derrida_incarceration

Le récit de Jacques Derrida

«Dès mon arrivée à Prague, raconte Jacques Derrida, je me suis aperçu que j’étais suivi pas à pas. Naïvement, j’ai d’abord cru que j’avais semé les suiveurs. Je me suis rendu au domicile de Ladislav Hedjanek, organisateur du séminaire de philosophie auquel je devais me rendre, et j’ai averti que je serais présent à l’heure dite. Hedjanek n’était pas là. Le soir, le séminaire s’est déroulé sans incidents : mais, en sortant, je suis tombé sur deux policiers en uniforme qui m’attendaient dans l’immeuble. Ils m’ont demandé mon passeport, et m’ont laissé partir. Je commençais à comprendre que tout cela tournait mal, et je décidai alors de ne pas rentrer à l’hôtel : j’ai dormi chez des amis.
C’est à l’aéroport que les douaniers m’ont demandé d’ouvrir mes bagages. Ils avaient un chien qui cherchait de la drogue, et flairait ; mais ils ont mis du temps à trouver les fameux sachets dont je ne soupçonnais pas l’existence. Ils m’ont demandé de déchirer moi-même la doublure de ma valise métallique, et là, il y avait quatre petits sachets de terre brune, probablement du haschisch, qui a été analysé très vite. Très vite aussi — tout était combiné d’avance — il y eut un avocat commis d’office et une traductrice. J’ai été emmené au poste de police, et l’interrogatoire a commencé.
Il y avait un premier personnage que je n’ai pas pu identifier, qui a commencé à m’interroger ; au bout de quelques heures, le procureur lui-même a pris le relais. J’ai tout de suite dit que tout cela, pour moi, n’avait aucune valeur et que je ne signerais rien sans avoir pris contact avec mon ambassade. On m’a répondu que c’était au ministère des Affaires étrangères de prévenir l’ambassade. Je voulais dire aussi que tout cela était un scénario classique, et que, sans contacts avec l’ambassade, je ferais la grève de la faim, mais l’avocat m’a conseillé de n’en rien faire, parce que, disait-il, cela pouvait me nuire. J’ai donc retiré cela, et j’ai accepté de répondre à l’interrogatoire, puisque je n’avais rien à me reprocher !
On m’a demandé les raisons de mon séjour à Prague. J’en avais, et de multiples : d’abord, le tourisme ; ensuite, un travail sur Kafka, j’avais même un ordre de mission de l’École normale supérieure portant ces mots : “Recherches sur Kafka”. On m’a questionné sur ma famille, mes amis, il y avait même un aspect parfaitement bouffon lorsque, sur le conseil de l’avocat, j’ai été amené à dire ce que j’avais publié… Je leur ai dit : ” Tout cela va se terminer par un incident diplomatique, cela ne va pas passer inaperçu.” L’avocat m’a alors conseillé de dire qui j’étais ; et donc, dans ce rapport, figurent les titres de mes livres. On m’a demandé si Hedjanek était un kafkologue ! Mais tout cela n’y a rien fait : le procureur, après m’avoir inculpé, m’a dit : “Vous avez le droit de déposer plainte contre votre inculpation.
Je l’ai fait, immédiatement. “Votre plainte est refusée“, m’a-t-il répondu. C’était une simple formalité, une procédure sans doute classique. “Vous aurez le droit de demander votre mise en liberté tous les huit jours.” Il m’a dressé la liste de mes droits de prisonnier et on m’a embarqué. C’est étrange, parce qu’on reconnaît des choses que l’on a lues ailleurs, on voit se dérouler un scénario connu et infernal. Je reconnaissais les personnages, comme des clichés : les fonctionnaires d’une bureaucratie légaliste, formaliste, prudente néanmoins : ils se surveillaient les uns les autres. Aucun d’entre eux ne laissait passer le moindre signe de l’interprétation réelle des faits. A la fin, j’ai dit au commissaire en chef : “Est-ce que vous croyez vraiment qu’un type comme moi, professeur, père de famille, peut s’amuser à cacher de la drogue dans ses valises ?” Il m’a répondu en riant : “Ce sont apparemment des gens irréprochables, acteurs, chanteurs, diplomates, qui trafiquent la drogue“.
Il m’a rappelé l’affaire Paul McCartney au Japon. “Il est invraisemblable que de la drogue soit mise dans votre valise sans votre complicité. ” J’avais répondu : “Ce n’est pas vraisemblable, mais c’est vrai.
Mais à la relecture du rapport, j’ai changé cette phrase, qui est devenue “C’est vraisemblable et vrai.”


Le mirador de la prison de Ruzyné [99] Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

On m’a conduit alors à la prison de Ruzin, à 30 km à peu près de Prague, une prison “dure” de 2000 prisonniers. On ne m’a pas mis les menottes, bien que je les ai vues apparaître. Le gardien chef, quand il a vu le papier et su que je ne parlais pas le tchèque, m’a fait retourner contre le mur en hurlant : ça, je comprenais. On m’a mis dans un tout petit cachot de 2,5O m sur 1 m de large, très sale ; deux heures après, ils ont jeté là un vieux tzigane, un très brave type qui avait trop bu sans doute. Au matin, il y eut les formalités d’usage : on m’a mis à poil, et on m’a donné l’uniforme de prisonnier. Tout cela est terrifiant, et c’est le sort de milliers d’anonymes, je me garderai bien de m’apitoyer sur mon sort. Puis, pour une raison que j’ignore, on m’a fait monter dans l’après-midi à un étage supérieur dans une cellule où il y avait cinq jeunes détenus. Leur présence m’a fait du bien. Et c’est vers le soir, à minuit — on devait dormir à 9 heures —, que le gardien a ouvert la porte et dit : “Domu.” J’étais libre, je pouvais rentrer “à la maison”. M’attendaient dans la prison les mêmes que la veille, plus les autorités françaises, consul et vice-consul, qui m’ont fait monter dans la voiture de l’ambassade, territoire français. Le changement de décor était irréel : je me suis retrouvé à l’ambassade, c’était la fin du réveillon, avec le luxe de la chambre et le champagne… Mais je ne pouvais plus oublier les jeunes détenus, le vieux tzigane, et j’y pense sans cesse.
Ils ont imprimé en moi, dès mon arrivée à Prague, une espèce de peur constante que le pire arrive. En repartant, c’était très irrationnel, mais j’avais toujours peur de la traversée du territoire tchécoslovaque. Même aujourd’hui, la peur a disparu, mais le réel, c’est là-bas. Le réel, ce sont ces prisonniers. On n’imagine pas dans quel paradis de liberté nous vivons ici quand on n’a pas touché à cela. »

Propos recueillis par Catherine Clément, Le Matin du 4 janvier 1982.

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