Lettre sur la Providence (et l’optimisme)

«Know then thyself, presume not god to scan
the proper study of Mankind is Man.
(…)
All are but parts of one stupendous whole
Whose body nature is, and God the soul.
(…)
All nature is but art unknown to thee
All chance, direction which thou canst not see
All discord, harmony not understood
All partial evil, universal good
And, spite of pride, in erring reason’s spite
One truth is clear: whatever is, is RIGHT»

 – Alexander Pope, Essay on Man, 1734.

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«J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain [Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, 1754] (…). On n’a jamais tant employé d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes

– Voltaire,
lettre à Jean-Jacques Rousseau, Aux Délices (près de Genève), 30 août 1755.

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«Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris.
(…)
Éléments, animaux, humains, tout est en guerre.
Il le faut avouer, le mal est sur la terre.
»

– Voltaire, “Poème sur le désastre de Lisbonne” (1756).

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«Vous êtes surpris que ma lettre sur la Providence n’ait pas empêché Candide de naître? C’est elle, au contraire, qui lui a donné naissance; Candide en est la réponse. (…) Je voulais philosopher avec lui; en réponse, il m’a persiflé.»

– Rousseau, lettre à Wurtemberg, 11 mars 1764.

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«Je n’étais pas guéri de mon attaque, quand je reçus un exemplaire du poème sur la ruine de Lisbonne que je supposai m’être envoyé par l’auteur. Cela me mit dans l’obligation de lui écrire, et de lui parler de sa pièce. Je le fis par une lettre qui a été imprimée longtemps après, sans mon aveu, comme il sera dit ci-après. Frappé de voir ce pauvre homme, accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l’insensé projet de le faire rentrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en paraissant toujours croire en Dieu, n’a réellement jamais cru qu’au Diable, puisque son Dieu prétendu n’est qu’un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu’à nuire. L’absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l’image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et peser les maux de la vie humaine, j’en fis l’équitable examen, et je lui prouvai que de tous ces maux, il n’y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée, et qui n’eût sa source dans l’abus que l’homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout le respect possibles. Cependant, lui connaissant un amour-propre extrêmement irritable, je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au docteur Tronchin, son médecin et son ami, avec plein pouvoir de la donner ou supprimer, selon ce qu’il trouverait le plus convenable. Tronchin donna la lettre. Voltaire me répondit en peu de lignes qu’étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la question. Tronchin, en m’envoyant cette lettre, en joignit une où il marquait peu d’estime pour celui qui la lui avait remise. Je n’ai jamais publié ni même montré ces deux lettres, n’aimant point à faire parade de ces sortes de petits triomphes; mais elles sont en originaux dans mes recueils. (Liasse A. nos  20 et 21.) Depuis lors Voltaire a publié cette réponse qu’il m’avait promise, mais qu’il ne m’a pas envoyée. Elle n’est autre que le roman de Candide, dont je ne puis parler, parce que je ne l’ai pas lu.»

– Rousseau, Confessions, IX, 1769.

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«Voltaire had used the Lisbon earthquake [in Candide] (…) to undercut optimism (…). By contrast, Rousseau turned from a preoccupation for criticizing the ideas of others to a more constructive phase in which he tried to imagine a social setting which would have less corrosive consequences.»

– Russell R. Dynes, “The dialogue between Voltaire and Rousseau on the Lisbon earthquake“, 1999.

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«Vos deux derniers Poëmes [Sur la loi naturelle & Sur le désastre de Lisbonne], Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude ; & quoique tous mes amis connoissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourroient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre. Ainsi je crois vous devoir remercier à la fois de l’Exemplaire & de l’Ouvrage. J’y ai trouvé le plaisir avec l’instruction, & reconnu la main du maître. Je ne vous dirai pas que tout m’en paroisse également bon, mais les choses qui m’y déplaisent ne font que m’inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent ; ce n’est pas sans peine que je défends quelquefois ma raison contre les charmes de votre Poésie, mais c’est pour rendre mon admiration plus digne de vos ouvrages, que je m’efforce de n’y pas tout admirer.

Je ferai plus, Monsieur; je vous dirai sans détour, non les beautés que j’ai cru sentir dans ces deux Poëmes, la tâche effayeroit ma paresse, ni même les défauts qu’y remarqueront peut-être de plus habiles gens que moi, mais les déplaisirs qui troublent en cet instant le goût que je prenois à vos leçons ; & je vous les dirai encore attendri d’une premiere lecture où mon cœur écoutoit avidement le vôtre, vous aimant comme mon frere, vous honorant comme mon maître, me flattant enfin que vous reconnoîtrez dans mes intentions la franchise d’une ame droite, & dans mes discours le ton d’un ami de la vérité qui parle à un philosophe. D’ailleurs, plus votre second Poëme m’enchante, plus je prends librement parti contre le premier, car si vous n’avez pas craint de vous opposer à vous-même, pourquoi craindrois-je d’être de votre avis ? Je dois croire que vous ne tenez pas beaucoup à des sentimens que vous refutez si bien.

Tous mes griefs sont donc contre votre Poëme sur le désastre de Lisbonne, parce que j’en attendois des effets plus dignes de l’humanité qui paroît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à Pope & à Leibniz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, & vous chargez tellement le tableau de nos miseres que vous en aggravez le sentiment : au lieu des consolations que j’espérois, vous ne faites que m’affliger ; on diroit que vous craignez que je ne voye pas assez combien je suis malheureux, & vous croiriez, ce semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.

Ne vous y trompez pas, Monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme que vous trouvez si cruel me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le Poëme de Pope adoucit mes maux & me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m’excite au murmure, & m’ôtant tout hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui regne entre ce que je prouvez & ce que j’éprouve, calmez la perplexité qui m’agite & dites-moi qui s’abuse, du sentiment ou de la raison.

“Homme, prends patience”, me disent Pope & Leibniz, les maux sont un effet nécessaire de la nature & de la constitution de cet univers. L’Être éternel & bienfaisant qui le gouverne eût voulu t’en garantir : de toutes les économies possibles il a choisi celle qui réunissoit le moins de mal & le plus de bien, ou pour dire la même chose encore plus cruement, s’il le saut, s’il n’a pas mieux fait, c’est qu’il ne pouvoit mieux faire.

Que me dit maintenant votre Poëme ? “Souffre à jamais malheureux. S’il est un Dieu, qui t’ait créé, sans doute il est tout-puissant, il pouvoit prévenir tous tes maux ; n’espere donc jamais qu’ils finissent ; car on ne sauroit voir pourquoi tu existes, si ce n’est pour souffrir & mourir.” Je ne sais ce qu’une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l’optimisme & que la fatalité même : pour moi, j’avoue qu’elle me paroît plus cruelle encore que le Manichéïsme. Si l’embarras de l’origine du mal vous forçoit d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la premiere.

Vous ne voulez pas, Monsieur, qu’on regarde votre ouvrage comme un Poëme contre la providence, & je me garderai bien de lui donner nom, quoique vous ayez qualité de livre contre le genre-humain un écrit [Discours sur l’origine de l’inégalité] où je plaidois la cause du genre-humain contre lui-même. Je sais la distinction qu’il faut faire entre les intentions d’un Auteur & les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste défense de moi-même m’oblige seulement à vous faire observer qu’en peignant les miseres humaines, mon but étoit excusable & même louable à ce que je crois. Car je montrois aux hommes comment ils faisoient leurs malheurs eux-mêmes, & par conséquent comment ils les pouvoient éviter.

Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu; & quant aux maux physiques, si la matiere sensible & impassible est une contradiction, comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout systême dont l’homme fait partie, & alors la question n’est point pourquoi l’homme n’est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avoit point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, & que si les habitans de cette grande ville eussent été dispersés plus également & plus légérement logés, le dégât eût été beaucoup moindre & peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, & on les eût vus le lendemain à vingt lieues de-là tout aussi gais que s’il n’étoit rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent? Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, & que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste.

Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert plutôt qu’à Lisbonne. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts, mais nous n’en parlons point, parce qu’ils ne font aucun mal aux Messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux & Sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, & qui ne craignent ni la chûte des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifieroit un pareil privilege, seroit-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos loix, & que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ?

Il y a des événemens qui nous frappent souvent plus ou moins selon les faces par lesquelles on les considere, & qui perdent beaucoup de l’horreur qu’ils inspirent au premier aspect, quand on veut les examiner de près. J’ai appris dans Zadig, & la nature me confirme de jour en jour qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel, & qu’elle peut quelquefois passer pour un bien relatifs. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs sans doute, ont évité de plus grands malheurs, & malgré ce qu’une pareille description a de touchant & fournit à la poésie, il n’est pas sûr qu’un seul de ces infortunés ait plus souffert que si selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venu surprendre. Est-il une fin plus triste que celle d’un mourant qu’on accable de soins inutiles, qu’un notaire & des héritiers ne laissent pas respirer, que les médecins assassinent dans son lit à leur aise, & à qui des prêtres barbares font avec art savourer la mort ? Pour moi, je vois partout que les maux auxquels nous assujettit la nature sont moins cruels que ceux que nous y ajoutons.

Mais quelque ingénieux que nous puissions être à fomenter nos miseres à force de belles institutions, nous n’avons pu jusqu’à présent nous perfectionner au point de nous rendre généralement la vie à charge & de préférer le néant à notre existence, sans quoi le découragement & le désespoir se seroient bientôt emparés du plus grand nombre, & le genre-humain n’eût pu subsister longtemps. Or, s’il est mieux pour nous d’être que de n’être pas, c’en seroit assez pour justifier notre existence, quand même nous n’aurions aucun dédommagement à attendre des maux que nous avons à souffrir, & que ces maux seroient aussi grands que vous les dépeignez. Mais il est difficile de trouver sur ce point de la bonne foi chez les hommes & de bons calculs chez les Philosophes, parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens & des maux, oublient toujours le doux sentiment de l’existence indépendant de toute autre sensation, & que la vanité de mépriser la mort engage les autres à calomnier la vie, à-peu-près comme ces femmes qui avec une robe tachée & des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches.

Vous pensez avec Érasme, que peu de gens voudroient renaître aux mêmes conditions qu’ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise sort haute, qui en rabattroit beaucoup s’il avoit quelque espoir de conclure le marché. D’ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ? des riches, peut-être ; rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables ; toujours ennuyés de la vie & toujours tremblans de la perdre. Peut-être des gens de Lettres, de tous les ordres d’hommes le plus sédentaire, le plus mal sain, le plus réfléchissant, & par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition, ou du moins, communément plus sinceres, & qui formant le plus grand nombre doivent au moins pour cela, être écoutés par préférence ? Consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure & tranquille, sans projets & sans ambition ; un bon artisan qui vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l’on prétend qu’il faut les faire mourir de misere afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, & généralement de tout pays libre. J’ose poser en fait qu’il n’y a peut-être pas dans le haut Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate, & qui n’acceptât volontiers, au lieu même du paradis qu’il attend & qui lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c’est souvent l’abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge, & j’ai bien moins bonne opinion de ceux qui sont fâchés d’avoir vécu que de celui qui peut dire avec Caton: nec me vixisse pœnitet, quoniam ita vixi, ut frustra me natum non existimem. Cela n’empêche pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure & sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui portent bien distinctement l’ordre de mourir. Mais selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n’est pas à tout prendre un mauvais présent, & si ce n’est pas toujours un mal de mourir, c’en est fort rarement un de vivre.

Nos différentes manieres de penser sur tous ces points m’apprennent pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi : car je n’ignore pas combien la raison humaine prend plus facilement le moule de nos opinions que celui de la vérité, & qu’entre deux hommes d’avis contraire, ce que l’un croit démontré n’est souvent qu’un sophisme pour l’autre. (…)

Vous distinguez les événemens qui ont des effets de ceux qui n’en ont point ; je doute que cette distinction soit solide. Tout événement me semble avoir nécessairement quelque effet, ou moral, ou physique, ou composé des deux, mais qu’on n’apperçoit pas toujours, parce que la filiation des événemens est encore plus difficile à suivre que celle des hommes. Comme en général, on ne doit pas chercher des effets plus considérables que les événemens qui les produisent, la petitesse des causes rend souvent l’examen ridicule quoique les effets soient certains, & souvent aussi plusieurs effets presque imperceptibles se réunissent pour produire un événement considérable. Ajoutez que tel effet ne laisse pas d’avoir lieu, quoiqu’il agisse hors du corps qui l’a produit. Ainsi la poussiere qu’éleve un carrosse peut ne rien faire à la marche de la voiture, & influer sur celle du monde. Mais comme il n’y a rien d’étranger à l’univers, tout ce qui s’y fait agit nécessairement sur l’univers même.

Ainsi, Monsieur, vos exemples me paroissent plus ingénieux que convaincans. Je vois mille raisons plausibles pourquoi il n’étoit peut-être pas indifférent à l’Europe qu’un certain jour, l’héritiere de Bourgogne fût bien ou mal coiffée, ni au destin de Rome que César tournât les yeux à droite ou à gauche, & crachât de l’un ou de l’autre côté en allant au Sénat le jour qu’il y fut puni. En un mot, en me rappellant le grain de sable cité par Pascal, je suis à quelques égards de l’avis de votre Bramine, & de quelque maniere qu’on envisage les choses, si tous les événemens n’ont pas des effets sensibles, il me paroît incontestable que tous en ont de réels, dont l’esprit humain perd aisément le sil, mais qui ne sont jamais confondus par la nature.

Vous dites qu’il est démontré que les corps célestes font leur révolution dans l’espace non résistant ; c’étoit assurément une belle chose à démontrer ; mais selon la coutume des ignorans, j’ai très-peu de foi aux démonstrations qui passent ma portée. (…)

Sur le bien du tout préférable à celui de sa partie, vous faites dire à l’homme : je dois être aussi cher à mon maître, moi être pensant & sentant, que les planetes qui probablement ne sentent point. Sans doute cet univers matériel ne doit pas être plus cher à son Auteur qu’un seul être pensant & sentant ; mais le systême de cet univers qui produit, conserve & perpétue tous les êtres pensans & sentans, lui doit être plus cher qu’un seul de ces êtres; il peut donc, malgré sa bonté, ou plutôt par sa bonté même, sacrifier quelque chose du bonheur des individus à la conservation du tout. Je crois, j’espere valoir mieux aux yeux de Dieu que la terre d’une planete, mais si les planetes sont habitées, comme il est probable, pourquoi vaudrois-je mieux à ses yeux que tous les habitans de Saturne ? On a beau tourner ces idées en ridicule, il est certain que toutes les analogies sont pour cette population & qu’il n’y a que l’orgueil humain qui soit contre. Or, cette population supposée, la conservation de l’univers semble avoir pour Dieu même une moralité qui se multiple par le nombre des mondes habités.

Que le cadavre d’un homme nourrisse des vers, des loups, ou des plantes, ce n’est pas, je l’avoue, un dédommagement de la mort de cet homme ; mais si dans le systême de cet univers il est nécessaire à la conservation du genre-humain qu’il y ait une circulation de substance entre les hommes, les animaux & les végétaux, alors le mal particulier d’un individu contribue au bien général ; je meurs, je suis mangé des vers, mais mes enfans, mes freres vivront comme j’ai vécu, mon cadavre engraisse la terre dont ils mangeront les productions, & je fais par l’ordre de la nature & pour tous les hommes ce que firent volontairement Codrus, Curtius, les Décies, les Philenes & mille autres pour une petite partie des hommes.

Pour revenir, Monsieur, au systême que vous attaquez, je crois qu’on ne peut l’examiner convenablement sans distinguer avec soin le mal particulier, dont aucun philosophe n’a jamais nié l’existence, du mal général que nie l’optimisme. Il n’est pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non, mais s’il étoit bon que l’univers fût, & si nos maux étoient inévitables dans sa constitution. Ainsi l’addition d’un article rendroit ce semble la proposition plus exacte, & au lieu de tout est bien, il vaudroit peut-être mieux dire, le tout est bien, ou, tout est bien pour le tout. Alors il est très-évident qu’aucun homme ne sauroit donner de preuves directes ni pour ni contre, car ces preuves dépendent d’une connoisance parfaite de la constitution du monde & du but de son Auteur, & cette connoissance est incontestablement au dessus de l’intelligence humaine. Les vrais principes de l’optimisme ne peuvent se tirer ni des propriétés de la matiere, ni de la mécanique de l’univers, mais seulement par induction des perfections de Dieu qui préside à tout : de sorte qu’on ne prouve pas l’existence de Dieu par le systême de Pope, mais le systême de Pope par l’existence de Dieu, & c’est sans contredit de la question de la providence qu’est dérivée celle de l’origine du mal. Que si ces deux questions n’ont pas été mieux traitées l’une que l’autre, c’est qu’on a toujours si mal raisonné sur la providence, que ce qu’on en a dit d’absurde a fort embrouillé tous les corollaires qu’on pouvoit tirer de ce grand & consolant dogme.

Les premiers qui ont gâté la cause de Dieu, sont les prêtres & les dévots qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événemens purement naturels, & pour être sûrs de leur fait punissent & châtient les méchans, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux selon l’événement. Je ne sais, pour moi, si c’est une bonne théologie, mais je trouve que c’est une mauvaise maniere de raisonner, de fonder indifféremment sur le pour & le contre les preuves de la providence, & de lui attribuer sans choix tout ce qui se feroit également sans elle.

Les Philosophes à leur tour ne me paroissent gueres plus raisonnables, quand je les vois s’en prendre au Ciel de ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont pauvres, ou qu’on les vole, & charger Dieu, comme dit Séneque, de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eût fait périr Cartouche ou César dans leur enfance, on auroit dit, quel crime avoient-ils commis ? Ces deux brigands ont vécu, & nous disons, pourquoi les avoir laissés vivre ? Au contraire un dévot dira dans le premier cas, Dieu vouloit punir le pere en lui ôtant son enfant, & dans le second, Dieu conservoit l’enfant pour le châtiment du peuple. Ainsi, quelque parti qu’ait pris la nature, la providence a toujours raison chez les dévots, & toujours tort chez les Philosophes. Peut-être dans l’ordre des choses humaines n’a-t-elle ni tort ni raison, parce que tout tient à la loi commune & qu’il n’y a d’exception pour personne. Il est à croire que les événemens particuliers ne sont rien aux yeux du maître de l’univers ; que sa providence est seulement universelle ; qu’il se contente de conserver les genres & les especes, & de présider au tout sans s’inquiéter de la maniere dont chaque individu passe cette courte vie. Un Roi sage qui veut que chacun vive heureux dans ses États, a-t-il besoin de s’informer si les cabarets y sont bons ? Le passant murmure une nuit quand ils sont mauvais, & vit tout le reste de ses jours d’une impatience aussi déplacée. Commorandi enim natura diversorium nobis, non habitandi dedit [“Vivre par nature comme dans chambre d’hôtes et non propre“].

Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devroient être considérées relativement dans l’ordre physique & absolument dans l’ordre moral : la plus grande idée que je puis me faire de la providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu’il est possible par rapport au tout, & chaque être intelligent & sensible le mieux qu’il est possible par rapport à lui-même ; en sorte que pour qui sent son existence il vaille mieux exister que ne pas exister. Mais il faut appliquer cette regle à la durée totale de chaque être sensible & non à quelque instant particulier de sa durée tel que la vie humaine, ce qui montre combien la question de la providence tient à celle de l’immortalité de l’ame que j’ai le bonheur de croire, sans ignorer que la raison peut en douter, & à celle de l’éternité des peines que ni vous, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu ne croirons jamais.

Si je ramene ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s’il est parfait, il est sage, puissant & juste ; s’il est sage & puissant, tout est bien ; s’il est juste & puissant, mon ame est immortelle ; si mon ame est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi & sont peut-être nécessaires au maintien de l’univers. Si l’on m’accorde la premiere proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes; si on la nie, il ne faut point disputer sur ses conséquences.

Nous ne sommes ni l’un ni l’autre dans ce dernier cas. Bien loin du moins que je puisse rien présumer de semblable de votre part en lisant le recueil de vos œuvres, la plupart m’offrent les idées les plus grandes, les plus douces, les plus consolantes de la divinité, & j’aime bien mieux un chrétien de votre façon que de celle de la Sorbonne.

Quant à moi, je vous avouerai naïvement que ni le pour ni le contre ne me paroissent démontrés sur ce point par les seules lumieres de la raison, & que si le théïste ne fonde son sentiment que sur des probabilités, l’athée moins précis encore ne me paroît fonder le sien que sur des possibilités contraires. De plus, les objections de part & d’autre sont toujours insolubles, parce qu’elles roulent sur des choses dont les hommes n’ont point de véritable idée. Je conviens de tout cela, & pourtant je crois en Dieu tout aussi fortement que je croye une autre vérité, parce que croire & ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi, que l’état de doute est un état trop violent pour mon ame, que quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens. & se détermine sans elle, qu’enfin mille sujets de préférence m’attirent du côté le plus consolant, & joignent le poids de l’espérance à l’équilibre de la raison.

Voilà donc une vérité dont nous partons tous deux, à l’appui de laquelle vous sentez combien l’optimisme est facile à défendre & la providence à justifier, & ce n’est pas à vous qu’il faut répéter les raisonnemens rebattus mais solides qui ont été faits si souvent à ce sujet. À l’égard des Philosophes qui ne conviennent pas du principe, il ne faut point disputer avec eux sur ces matieres, parce que ce qui n’est qu’une preuve de sentiment pour nous, ne peut devenir pour eux une démonstration, & que ce n’est pas un discours raisonnable de dire à un homme, vous devez croire ceci parce que je le crois. Eux de leur côté ne doivent point non plus disputer avec nous sur ces mêmes matieres, parce qu’elles ne sont que des corollaires de la proposition principale qu’un adversaire honnête ose à peine leur opposer, & qu’à leur tour ils auroient tort d’exiger qu’on leur prouvât le corollaire indépendamment de la proposition qui lui sert de base. Je pense qu’ils ne le doivent pas encore par une autre raison, c’est qu’il y a de l’inhumanité à troubler des ames paisibles & à désoler les hommes à pure perte, quand ce qu’on veut leur apprendre n’est ni certain ni utile. Je pense en un mot, qu’à votre exemple on ne sauroit attaquer trop fortement la superstition qui trouble la société, ni trop respecter la religion qui la soutient. (…)

J’ignore si cet Être juste ne punira point un jour toute tyrannie exercée en son nom ; je suis bien sûr au moins qu’il ne la partagera pas, & ne refusera le bonheur éternel à nul incrédule vertueux & de bonne foi. Puis-je sans offenser sa bonté & même sa justice douter qu’un cœur droit ne rachete une erreur involontaire, & que des mœurs irréprochables ne vaillent bien mille cultes bizarres prescrits par les hommes & rejettés par la raison ? Je dirai plus ; si je pouvois à mon choix acheter les œuvres au dépend de ma foi, & compenser à force de vertu mon incrédulité supposée, je ne balancerois pas un instant ; & j’aimerois mieux pouvoir dire à Dieu. J’ai fait sans songer à toi le bien qui t’est agréable, & mon cœur suivoit ta volonté sans la connoître, que de lui dire, comme il faudra que je faire un jour. Je t’aimois, & je n’ai cessé de t’offenser ; je t’ai connu & n’ai rien fait pour te plaire.

Il y a, je l’avoue, une sorte de profession de foi que les loix peuvent imposer ; mais hors les principes de la morale & du droit naturel, elle doit être purement négative, parce qu’il peut exister des religions qui attaquent les fondemens de la société & qu’il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de l’État. De ces dogmes à proscrire l’intolérance est sans difficulté le plus odieux, mais il faut la prendre à sa source, car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune & ne prêchent que patience & douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi j’appelle intolérant par principe tout homme qui s’imagine qu’on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu’il croit, & damne impitoyablement ceux qui ne pensent pas comme lui. En effet, les fidelles sont rarement d’humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde, & un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du Diable. Quant aux incrédules intolérans qui voudroient forcer le peuple à ne rien croire, je ne les bannirois pas moins sévérement que ceux qui le veulent forcer à croire tout ce qu’il leur plaît. Car on voit au zele de leurs décisions, à l’amertume de leurs satires, qu’il ne leur manque que d’être les maîtres pour persécuter tout aussi cruellement les croyans qu’ils sont eux-mêmes persécutés par les fanatiques. Où est l’homme paisible & doux qui trouve bon qu’on ne pense pas comme lui. Cet homme ne se trouvera surement jamais parmi les dévots & il est encore à trouver chez les philosophes.

Je voudrois donc qu’on eût dans chaque État un code moral, ou une espece de profession de foi civile qui contînt positivement les maximes sociales que chacun seroit tenu d’admettre, & négativement les maximes intolérantes qu’on seroit tenu de rejetter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi toute religion qui pourroit s’accorder avec le code seroit admise, toute religion qui ne s’y accorderoit pas feroit proscrite, & chacun seroit libre de n’en avoir point d’autre que le code même. Cet ouvrage fait avec soin, seroit, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, & peut-être le seul nécessaire aux hommes. Voilà, Monsieur, un sujet pour vous ; je souhaiterois passionnément que vous voulussiez entreprendre cet ouvrage, & l’embellir de votre poésie, afin que chacun pouvant l’apprendre aisément, il portât dès l’enfance dans tous les cœurs ces sentimens de douceur & d’humanité qui brillent dans vos écrits & qui manquent à tout le monde dans la pratique. Je vous exhorte à méditer ce projet qui doit plaire à l’Auteur d’Alzire. Vous nous avez donné dans votre Poëme sur la Religion, naturelle le catéchisme de l’homme, donnez-nous maintenant dans celui que je vous propose le catéchisme du citoyen. C’est une matiere à méditer longtemps, & peut-être à réserver pour le dernier de vos ouvrages, afin d’achever par un bienfait au genre-humain la plus brillant carriere que jamais homme de lettres ait parcourue.

Je ne puis m’empêcher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singuliere entre vous & moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, & désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l’abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’ame, & si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin & pour ami ; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre & tourmenté d’un mal sans remede, je médite avec plaisir dans ma retraite & trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez vous-même expliqué ; vous jouissez, mais j’espere, & l’espérance embellit tout.

J’ai autant de peine à quitter cette ennuyeuse lettre que vous en aurez à l’achever. Pardonnez-moi, grand homme, un zele peut-être indiscret, mais qui ne s’épancheroit pas avec vous si je vous estimois moins. À Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j’honore le plus les talens & dont les écrits parlent le mieux à mon cœur : mais il s’agit de la cause de la providence dont j’attends tout. Après avoir si longtemps puisé dans vos leçons des consolations & du courage, il m’est dur que vous m’ôtiez maintenant tout cela pour ne m’offrir qu’une espérance incertaine & vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j’ai trop souffert en cette vie pour n’en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’ame & d’une providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l’espere, je la défendrai jusqu’a mon dernier soupir, & ce sera de toutes les disputes que j’aurai soutenues la seule où mon intérêt ne sera pas oublié.

Je suis, avec respect, Monsieur»

– Rousseau, lettre à Monsieur de Voltaire, 18 août 1756.

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