Le concepteur

[Singularité]

«Qu’est-ce que vous faites avec votre désir? Qu’est-ce que vous faites avec votre singularité, avec votre naissance, avec votre mort? Est-ce que ça existe tout ça? Est-ce que c’est un objet qui a de l’importance? “Non, ça ne nous regarde pas, on fait de la télévision, on fait de la production, on est dans le marché commun, et la singularité, la finitude, ce n’est pas notre projet”. (…)

[Micropolitique existentielle]

Le problème dans un contexte différent, dans des termes différents, se pose d’aller saisir la singularité de l’autre, sans rentrer dans un rapport d’identification ou de suggestion. Et puis, d’être là, sous une autre forme, ami d’un processus possible. Un processus qui ne se réfère pas à des universaux de la subjectivité comme les complexes freudiens ou les mathèmes de l’inconscient lacanien. Mais qui forge sa propre cartographie, qui forge sa propre méta-modélisation. Et qui permet à l’individu, suivant les situations, de reconstituer des territoires existentiels où il était dans l’angoisse, dans la déréliction, qui permet de reforger des rapports au monde et une possibilité de vivre. Alors c’est une activité qui se veut non-modélisante et qui est beaucoup plus sous l’égide d’un paradigme esthétique que d’un paradigme scientifique. Puisqu’il s’agit chaque fois dans une cure de forger une œuvre singulière. Les artistes, surtout après les grandes ruptures conceptuelles introduites par Marcel Duchamp, par John Cage et un certain nombre d’autres, travaillent de plus en plus sans filet, sans bases. Ils n’ont plus de normes transcendantes. Ils travaillent à l’énonciation même du rapport esthétique. Et donc comme ça, ce sont des gens qui, d’une certaine façon, sont les noyaux les plus courageux dans ce rapport de créativité. Il y en a d’autres. Il y a les enfants à l’âge de l’éveil au monde. Il y a les psychotiques dont l’on a parlé. Il y a les artistes, il y a beaucoup de gens… Il y a les amoureux, il y a les gens qui sont atteints par le sida, il y a des gens qui sont en train de mourir… Ils sont dans un rapport chaosmique au monde… Mais les artistes, d’une certaine façon, forgent des instruments, fraient des circuits, pour pouvoir affronter cette dimension de : « qu’est-ce que je fais là ? », « qu’est-ce que je fais dans cette planète, à quoi je peux me raccrocher ? », à rien de transcendant ! Tu peux te raccrocher aux processus immanents de créativité. Et alors la deuxième chose que je voulais dire c’est qu’à ce moment-là, le paradigme esthétique tombe en dehors de la production des œuvres esthétiques. C’est quelque chose qui travaille aussi bien la science que la pédagogie que l’urbanisme que la médecine que la psychiatrie… Parce que c’est cette méthodologie même, cette méthodologie existentielle, cette micropolitique existentielle qui est élaborée d’une certaine façon, travaillée, creusée par cette perspective esthétique. (…)

[Écosophie]

Nous avons là une crise que j’appelle écosophique, pour élargir la notion de pollution environnementale, non seulement aux dimensions matérielles de la pollution, mais aussi de la pollution sociale, la pollution mass médiatique et la pollution mentale. C’est pour intégrer toutes ces dimensions écologiques que j’ai formé, que j’ai forgé ce terme d’écosophie. Il y a le problème d’une réinvention de la vie sous tous ses aspects. Sous ses aspects matériels. Sous ses aspects sociaux. Sous ses aspects incorporels. Il y a toute une problématique de l’écologie du virtuel à forger. (…)

[Rupture événementielle avec la drogue]

Dans les meilleurs des cas, qui sont ceux du cinéma de création, laissent la place au cinéma industriel, à la sérié télé. Et là, ce n’est plus du tout un pseudo divan. Mais c’est de la drogue. C’est un rapport de fascination. On allume l’écran de télévision et l’on attend la répétition des mêmes visages, des mêmes phrases, des mêmes significations… Tout ce qu’il peut y avoir de rupture événementielle dans le monde est traité par ce filtre mass médiatique et transformé dans une sorte de bouillie insignifiante où plus rien ne peut advenir. (…)

[Ritournelles]

Je crois qu’il faut être extrêmement prudent parce que la subjectivité, individuelle et collective, n’est pas d’une seule pièce. Il n’y a pas un sujet, une individuation comme ça, qui lui donne sa consistance. Elle est feuilletée, elle est à plusieurs niveaux. Alors, l’opinion publique, elle peut être complètement stupide. Elle peut suivre la mode, elle peut suivre les sondages, elle peut suivre toutes ces choses-là. Et puis, elle peut devenir raciste, imbécile, se couper du monde, méconnaître ce qui existe comme misère dans le tiers-monde, etc. (…) Et il peut y avoir des retournements de l’opinion publique, d’une très grande intensité et d’une très grande intelligence collective ! On a vu, par exemple, en Chine un retournement de l’opinion publique au moment des événements de Tienanmen où d’un seul coup: « ça ne va plus, il faut arrêter ça! ». On a vu des retournements de l’opinion publique dans les pays de l’Est, qui ont été bien plus importants que des rapports de forces politiques, que des rapports de forces sociaux traditionnels. Et qui d’un seul coup ont détruit tout ce monde exsangue de bureaucratie. Et puis, et puis…l’opinion publique s’est fait reprendre par le pouvoir dominant. Mais il faut faire attention avec l’opinion publique. Parce qu’elle nous réserve bien des surprises… L’opinion publique ce sont des ritournelles qui circulent, ce sont des ritournelles. Des visages… Des matchs de football… Des représentations, comme ça, de mode, des rencontres… Et puis, elles se cristallisent, elles font boule de neige… Et puis, elles s’évanouissent… Alors, certains hommes politiques, certaines vedettes de la chanson ou du cinéma, sont portés par ces vagues. Et puis, quelquefois ils tombent par terre parce que ces vagues trouvent une rupture… L’opinion publique, ce n’est pas une opinion publique, ce sont d’immenses flux de subjectivité qui se traversent et qui travaillent les unes avec les autres.

[Rhizome machinique]

Qu’est-ce qu’on peut faire avec ce durcissement, cette bureaucratisation, cette dimension étatique qui gangrène les institutions… Institutions universitaires, institutions psychiatriques… Très difficile à dire, parce que ce n’est pas en faisant un schéma directeur, un plan, un programme que l’on peut beaucoup changer les choses. Il est évident que l’on ne peut changer les choses que quand il y a des foyers d’énonciation mutationnels, qui donnent envie de changer les choses. Qui induisent l’idée du changement, la créativité collective. Malheureusement, par rapport aux années 60, la créativité collective, elle est tombée dans ce que j’ai appelé les années d’hiver. Elle est tombée dans une sorte de glaciation. Mais, premièrement, il y a toujours une petite marge, une petite possibilité. Déjà dans votre contexte universitaire, vous avez quelques copains, quelques amis. Vous avez la possibilité de faire un noyau énonciatif, qui, peut-être, trouvera des échos et des redondances. Et puis, cette dimension, comme ça, très locale, très micropolitique, peut-être qu’elle va entrer en résonance avec des phénomènes de mutation moléculaire à une toute autre échelle. Car, finalement, c’est le plus local qui communique avec le plus planétaire aujourd’hui. (…) C’est s’occuper de la défense des animaux, de la défense de la biosphère, lutter contre la pollution. (…) Et puis là, l’on leur dit aujourd’hui à travers ces petits actes microscopiques : « mais c’est comme tu veux, mais tu es responsable de ce qui se passe ! » ; « tu as une responsabilité éthico-politique pour l’avenir ! » Non seulement de la vie humaine sur la planète… L’avenir de toutes les espèces animales. L’avenir de la biosphère. L’avenir des espèces incorporelles. Je dirais même l’avenir de l’être. L’être n’est pas un don de Dieu. L’être, il est produit par l’énonciateur aujourd’hui collectif qui est ce mélange de machines individuelles, de machines collectives, de machines technologiques, de machines scientifiques. C’est toute cette espèce de rhizome machinique qui produit de l’être. Qui produit cette espèce de vertige extraordinaire qui fait que finalement, d’une certaine façon, aujourd’hui, Dieu c’est nous… C’est ce projet collectif qui est là…

[Concepteur]

Mais, aujourd’hui, qui est-ce qui est concepteur ? Eh bien ce ne sont pas des intellectuels, Leaders, avec un « L » majuscule. Ce sont des agencements d’intellectualité. Ce sont des mutations géopolitiques. Ce sont des mutations de sensibilité. Une capacité aujourd’hui de lire le monde, tel qu’il évolue, à une vitesse prodigieuse. C’est ça être concepteur.»

Félix Guattari à la télé grecque (1992), Vidéos et tTranscription.

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