Les damnés

«Qu’est-ce qu’il y a de commun entre un vomissement et un cri? (…) C’est deux mouvements par lequel le corps tend à s’échapper. Curieux ça. S’échapper, s’échapper. Mon corps m’échappe. C’est une impression de panique très vive, c’est la panique. Là, c’est la catastrophe. (…) Alors il peut s’échapper de manières très différentes: il peut s’échapper dans le vomissement et dans le cri. C’est pas du tout la même bouche, la bouche qui vomit et la bouche qui crie. C’est pas du tout pareil.»

– Deleuze, Cours, 07/04/1981.

«… on pourrait croire que le damné paie pour un acte abominable qu’il a fait. Et bien non, la grande idée de Leibniz c’est que le damné ne paie pas pour un acte abominable qu’il a fait, la damnation est au présent et il n’y a de damnation qu’au présent. Donc peut importe qu’il s’agisse d’un problème théologique, et c’est en ce sens même que les damnés sont libres, la damnation doit se comprendre au présent. On va essayer de comprendre mais autant tourner autour de cette idée parce qu’elle est belle. Est ce qu’on est pas en train de déterminer – mais on fait une courte parenthèse, ne serait-ce que pour reprendre des forces -, est-ce qu’on n’est pas en train de retrouver une constante de ce qu’on peut bien appeler le Baroque? Ce que je viens de dire: l’unité du mouvement en train de se faire, l’âme comme unité du mouvement en train de se faire, c’est ça le Baroque, qui s’est proposé avant le baroque de saisir le mouvement du point de vue d’une unité en train de se faire. Le thème de un mouvement en train de se faire et saisi sur le vif, en tant qu’il se fait et en tant qu’il reçoit son unité de l’âme, ça ne va pas de soi du tout, et ça c’est une vision baroque. On a souvent remarqué que la peinture baroque ne cesse de saisir précisément le mouvement en train de faire, fusse la mort. C’est avec le baroque que les peintres se mettent à peindre les saint en tant qu’ils éprouvent, en tant qu’ils subissent directement leur martyr. L’unité de la mort comme mouvement en train de se faire ou la mort en mouvement. C’est Jean Rousset, dans son livre sur la littérature baroque en France, qui intitule un chapitre ” La mort en mouvement ” pour définir le baroque, c’est à dire la mort comme mouvement en train de se faire, et il cite un très beau texte d’un auteur que tout le monde considère comme un des grands baroques, Quevedo, très beau texte sur la mort : ” vous ne connaissez pas la mort- c’est la mort qui parle et qui dit : vous savez, vous me représentez comme un squelette, vous n’êtes pas raisonnables, je ne suis pas un squelette dit-elle ! Pourquoi ? vous voyez l’importance de ce texte de Quevedo pour nous , du point de vue ou nous nous plaçons. Je ne suis pas un squelette, moi la mort, c’est à dire que le squelette c’est ce que je laisse derrière moi, c’est le une fois fait, c’est la mort toute faite, c’est la mort…(…) Le squelette c’est toujours la mort une fois faite, mais la mort c’est la mort comme mouvement en train de se faire. Vous ne connaissez pas la mort, vous autres- c’est un beau texte- c’est vous mêmes qui êtes votre mort, c’est vous mêmes qui êtes votre mort. Vous êtes tous les morts de vous-mêmes ! Vous comprenez, c’est avec votre chair, ce n’est pas avec votre misérable squelette qui n’apparaîtra que une fois que tout est fini, c’est vous dans votre présent. La mort ça n’est ni du passé ni du futur. (…)

…Si vous considérez le mouvement en train de se faire, et que la mort comme toutes choses est un mouvement en train de se faire. Vous êtes tous les morts de vous-mêmes. Votre crâne, mais comprenez bien votre crâne, pas la peau ôtée, pas le cuir chevelu ôté, votre crâne là que vous touchez, que vous tapez, c’est ça la mort. Et votre visage, votre visage est la mort. ” Ce que vous appelez mourir c’est achevé de vivre, et ce que vous appelez naître c’est commencé à mourir, comme aussi ce que vous appelez vivre c’est mourir en vivant. Et les os, c’est ce que la mort laisse de vous-autres et ce qui reste dans la sépulture (c’est le une fois fait), si vous comprenez bien cela, chacun de vous aurait, tous les jours, un miroir de la mort en soi-même, et vous verriez aussi en même temps que toutes vos maisons sont pleines de morts. Qu’il y a autant de morts que de personnes, et que vous n’attendez pas la mort, mais vous l’accompagnez perpétuellement “. On ne peut pas mieux dire, le mouvement en train de se faire ! Vous n’attendez pas la mort, mais vous l’accompagnez perpétuellement, la mort comme mouvement en train de se faire. Or encore une fois le mouvement en train de se faire exige une unité, cette unité il ne peut la recevoir que de l’âme.

Mais l’heure est venue, la damnation, la mort est au présent, même la mort est au présent, même la damnation est au présent. Et pourquoi? Parce que, vous savez c’est que le damné, encore une fois, il ne paie pas pour une acte qu’il a fait, il paie pour son propre présent. Ce qui revient à dire : il n’hérite pas de la damnation, il l’accompagne. Pourquoi ? Il nous dit une chose très curieuse, Leibniz. Il dit : Qu’est-ce que j’appelle un damné? C’est là que ma compétence fait défaut, parce qu’évidemment, à mon avis il ne l’invente pas, je vous lis le texte, c’est si beau : ” Juda. En quoi consiste la damnation de Juda. On pense à première vue que c’est d’avoir vendu le Christ. Non pas du tout. On peut concevoir quelqu’un qui aurait fait pire- là je m’avance- et qui n’est pas damné. A mon avis Adam n’est pas damné. (…) Mais voilà comment Leibniz la définit, à la suite d’un certain nombre de théologiens : si Juda est damné c’est à cause de la disposition dans laquelle il est mort. Sous entendez aussi, sans doute, la disposition qui était déjà celle qu’il avait quand il a vendu le Christ. C’est à cause de ” la disposition dans laquelle il est mort, à savoir la haine contre Dieu dont il a brûlé en mourant “. Le damné c’est celui, donc, je traduis : ” le damné c’est celui dont l’âme est remplie, effectuée, dont l’amplitude de l’âme est effectuée par la haine de Dieu. Cette haine est au présent “. Dans quel sens ? Je précise d’abord, parce que tout ça va être très important, est-ce que je ne suis pas en train de découvrir qu’il y a un minimum absolu d’amplitude de l’âme? Quel est la plus petite amplitude d’âme concevable ? C’est l’âme du damné. Ça aura des conséquences immenses. C’est l’âme du damné, le minimum d’amplitude. Pourquoi est-ce que l’âme du damné présente le minimum d’amplitude ? Cette âme est remplie par la haine de Dieu au présent…La haine de Dieu au présent, rien que dire ça, moi je sens une espèce de frisson : la haine de Dieu au présent. On va voir ce que ça entraîne. Et je dis que c’est la plus petite amplitude de l’âme. Pourquoi ? Parce que Dieu, par définition, c’est l’être suprême, l’être infini. L’âme pénétrée par la haine de Dieu vomit tout, à la lettre, vomit toute chose, toute chose sauf cette haine : moi, je hais Dieu. Et le seul prédicat de l’âme damné : je hais Dieu. C’est son seul prédicat. Comment est-ce possible, ça ? Une âme damnée c’est une monade, oui c’est une monade, toute monade exprime le monde, oui toute monade exprime le monde. Seulement vous vous rappelez peut-être, je reviens toujours à cette règle leibnizienne sans laquelle tout s’écroule : toute monade exprime le monde, oui, le monde infini, mais elle n’exprime clairement qu’une petite région du monde, son quartier propre, ou comme dit Leibniz- je ne crois pas avoir déjà cité ce texte- donc je le cite : son département. Chaque monade est expression du monde entier, mais chacune a un petit département qui la distingue des autres, à savoir la région de monde, le quartier de monde qu’elle exprime clairement. Vous comprenez ?
Alors l’âme damnée ? D’accord c’est une monade, elle exprime le monde entier, mais son département s’est réduit presque à zéro. C’est une âme à un prédicat, si j’appelle ” prédicat ” les attributs ou les événements de la région, du département, de la région propre à la monade. Sa région propre, sa région claire, elle n’a pas d’autre clarté que cette horrible clarté du : je hais Dieu ! Je peux dire que c’est l’amplitude minimum. Mais pourquoi est-ce que cette haine est perpétuellement au présent ? Mais c’est parce que, précisément, elle remplit l’amplitude de l’âme, ce sont des âmes tellement étroites , les âmes tellement étroites, les âmes abominables, tellement étroites, étroites, elles n’incluent que ça : je hais Dieu, Dieu je te hais ! Voilà c’est ça Juda. Mais pourquoi est-ce que cette haine se renouvelle toujours au présent ? Mais c’est parce , en tant qu’elle traduit l’amplitude de l’âme elle ne cesse de se refaire à chaque instant. Minimum d’amplitude, c’est à dire que c’est un cas de constance, c’est une amplitude constante, invariable, il n’y en a pas de plus petite. Et en tant qu’elle remplit l’amplitude de l’âme, elle donne beaucoup de joie au damné. Il faut concevoir les damnés heureux. Sauf quelque chose qui va tourner, confusion…C’est une histoire à épisodes. Le plaisir du damné. Le damné c’est une espèce d’infamie, il est infect le damné, parce qu’il se plaint. Vous allez reconnaître tout de suite qui a retrouvé cette tradition. Il se plaint, il n’arrête pas de se plaindre : mes douleurs, houlala, le feu, non je n’ai pas mérité ça…et en douce il rigole! Il éprouve des plaisirs dont vous n’avez aucune idée. Pourquoi ? Bien sur, le feu, ça existe, c’est des petits inconvénients (rires), tout ça c’est, mot à mot, dans la “Profession de foi”. Mais, vous comprenez, l’acte qui remplit adéquatement l’amplitude de son âme, cette haine de Dieu, elle définit un plaisir fantastique, c’est la joie de l’acte libre: Je hais Dieu. Et le damné sait très bien que ses plaintes sont de fausses plaintes. La formule de Leibniz est splendide, alors apprenez la par cœur, parce que en plus elle me donne raison sur l’importance du présent. Leibniz dit : le damné n’est pas éternellement damné, il n’est pas éternellement damné, mais il est toujours damnable, et se damne à chaque instant; ça il faut l’apprendre par cœur, au moins que vous ayez une phrase de Leibniz qui ne soit pas ” le meilleur des mondes possibles “, dans ce cas là vous n’aurez pas perdu votre année ; et que en plus cette phrase soit plus inquiétante que le meilleur des mondes possibles, car comment est-ce que ces damnés vont faire partie du meilleur des mondes possibles, ça va être une vraie joie de le découvrir. Mais en tous cas, vous voyez, perpétuellement, il se redamne au présent. Forcément. Mais pour cesser d’être damné qu’est-ce qu’il faudrait qu’il fasse? Alors écoutez moi : bien sur c’est la joie. Bien sur il souffre, il souffre abominablement. Mais c’est la joie. C’est la joie parce qu’il a une amplitude d’âme telle que, cette amplitude, est remplie complètement par l’affect la haine de Dieu. Si bien que il est toujours damnable, mais ça signifie que, à chaque instant il pourrait se dédamner. D’où Leibniz ne considère pas du tout comme invraisemblable, ou comme impossible, qu’un damné en sorte de la damnation. Qu’est-ce qui suffirait ? Il suffirait que son âme, uniquement, c’est tout simple, il suffirait qu’il cesse de vomir le monde. On a vu ce que voulait dire vomir le monde. Vomir le monde c’est ne garder, dans son département, dans sa région claire, que ce prédicat minimum : la haine de Dieu ! Il suffirait que son amplitude d’âme augmente un peu, si peu que ce soit, et du coup il serait dédamné. Mais pourquoi, pourquoi il y a très peu de chance, même à la limite il ne le fera jamais ? Parce qu’il tient trop à cet état d’amplitude qui est, en effet, adéquatement remplit par le seul prédicat : Dieu je te hais ! Si bien qu’il ne cesse de se re-damner. Toujours damnable il ne cesse de renouveler la haine de Dieu parce que c’est ça qui lui donne le plus de plaisir par rapport à son amplitude d’âme. Pourquoi changerait-il d’amplitude. Si bien que retentit l’infâme chanson de Belzebuth ! Comme je vous vois en forme, il faut pour vous plaire vous chanter la chanson de Belzébuth, qui est très bien traduite par Belaval, mais en latin elle est très belle la chanson de Belzébuth. Je peux vous la chanter en latin ou français. (…)

[La chanson de Belzébuth:

“Le venin s’insinue dans les membres et aussitôt la rage se déchaîne/
Par tout le corps: il faut que le crime s’ajoute au crime/
Ainsin sommes-nous satisfaits. Il n’y a qu’une victime pour le furibond,/
L’enemi immolé! Plaisir d’en disperser la chair aux vents,/
Et, taillé dans le vif, arrachée en mille lambeaux, /
Transformée en autant de témoinages de mon tourment. /
De la soustraire cette chair,/
A la trompette elle-même qui appelle à la réssurection.”
– Leibniz, Confessio Philosophi, édition bilingue, Vrin, Paris, 1970. ]

Et Leibniz raconte l’histoire, l’histoire affolante de l’ermite qui avait obtenu de Dieu la grâce de Belzébuth lui-même. Et Dieu lui avait dit : oui, vas y, dit lui juste que la seule condition est qu’il abjure, rien de ce qu’il a fait, rien du tout, qu’il abjure la haine qu’il a pour moi. Autrement dit qu’il ouvre un peu son âme. Et l’ermite dit “Merci mon Dieu, c’est gagné, il est sauvé!” Il va voir Belzébuth qui dit “Il y a sûrement une condition”, il est malin, Belzébuth, “Il y a sûrement une condition”. “Non, non”, dit l’ermite, “Ce n’est rien, c’est un petit rien du tout: abjure la haine que tu as pour Dieu”. Et Belzébuth écume, il lui dit: “Hors de ma vue, pauvre idiot, pauvre imbécile, tu ne vois pas que c’est mon plaisir et que c’est ma raison de vivre”. Bon. En d’autres termes le damné c’est qui ? Vous l’avez reconnu ! Nietzsche en fera le portrait : le damné c’est l’homme du ressentiment, c’est l’homme de la vengeance. La vengeance contre Dieu. Peu importe que ce soit contre dieu, ou autre chose, ce qui compte c’est que c’est l’homme de la haine, c’est l’homme de la vengeance. Dès lors on comprend beaucoup mieux. Si vous prenez par exemple tout le thème de l’homme du ressentiment chez Nietzsche, on fait un contresens quand on pense que c’est un homme lié au passé. Ce n’est pas du tout un homme lié au passé, l’homme du ressentiment, c’est l’homme de la vengeance. Il est lié à la trace présente. Il ne cesse de gratter, exactement comme le damné, il ne cesse de gratter cette trace, cette trace au présent que le passé a laissé en lui. En d’autres termes, l’homme du ressentiment ou de la vengeance c’est l’homme au présent, tout comme Leibniz nous dira: la damnation elle est au présent, c’est le minimum d’amplitude. Alors en effet il pourrait à chaque instant, qu’est-ce que ça signifie les damnés sont libres? Le damné pourrait à chaque instant sortir de la damnation. Reprenez le schéma, j’ai enfin un minimum absolu de l’amplitude de l’âme. Donc ça ne va pas à l’infini. Ça va à l’infini, il y a quand même une infinité de degrés, mais je peux dire que le minimum d’amplitude c’est lorsque le département d’une âme – là j’emploie un vocabulaire leibnizien très rigoureux, c’est à dire la région claire, la région éclairée, le quartier réservé, la portion de monde exprimée clairement, et bien c’est lorsque le département de l’âme se réduit uniquement à la haine présente contre Dieu, à la haine présente envers Dieu. Dès lors je me rends damnable, le damnable c’est celui qui hait Dieu et je me damne à chaque instant précisément dans la mesure ou je ne cesse d’effectuer cette amplitude. Mais encore une fois, par un faux mouvement même, Belzébuth donnerait un peu d’amplitude supérieure à son âme il serait immédiatement dé-damné. Voilà ce que nous apprend la grande Profession de foi du philosophe. (…)

Et encore comprenez qu’il se trouve devant un drôle de problème qui a été remarqué par tous les commentateurs de Leibniz, c’est que Dieu ayant choisi le meilleur des mondes possibles, il y a une quantité de progrès déterminée. Le meilleur des mondes possibles c’est la suite la plus parfaite possible, bien que aucun état de cette suite ne soit lui-même parfait. La suite la plus parfaite possible. Mais la suite la plus parfaite possible, ça défini un maximum. Ça défini une quantité de progrès. Dès lors comment une âme, par exemple la mienne, pourrait-elle progresser, sauf une horrible condition: que d’autres âmes régressent. Et il est courrant, par exemple chez certains commentateurs de Leibniz, ils remarquent que selon eux Leibniz se retrouve dans une espèce d’impasse puisque le progrès possible d’une âme est toujours payé par la régression d’autres âmes, en vertu de la nécessité d’une quantité de progrès déterminé pour le monde choisi par Dieu. (…)

Qu’est-ce qui me fait dire que il vaut mieux travailler que aller à la taverne, c’est que aller à la taverne c’est un acte qui correspond à une amplitude d’âme très inférieure à travailler. Hé oui, c’est comme ça! Vous voyez à quel point ça me sert d’avoir un minimum absolu d’amplitude d’âme, le damné, encore une fois, c’est une pauvre âme qui a réduit son département à un seul prédicat : je hais Dieu, haïr dieu. Alors tout ça donne une idée du progrès. Je peux progresser. Et la tendance au meilleur… Vous voyez il y a même une véritable révolution philosophique parce que l’idée de bien, qui jusque là était le garant de la conformité avec la nature, était le garant de la moralité conçue comme conformité avec la nature, est remplacée chez Leibniz, par le meilleur. Et le meilleur n’est pas le garant comme conformité à la nature, mais le garant de la nouvelle moralité comme progression de l’âme. C’est essentiel ça.

Alors d’accord, chacun de nous peut progresser pour son compte, mais en progressant, on revient toujours là-dessus, c’est comme si il donnait un coup de pied aux autres. Puisque j’effectue une certaine quantité de progrès et que la quantité de progrès est fixe pour le meilleur des mondes possibles, il faudra bien que si je fais un progrès, moi, ce soit payé. A première vue il me semble qu’il faut qu’une autre âme fasse une régression. Vous vous rendez compte, c’est une espèce de lutte pour l’existence morale. Ouais. Comment s’en sortir ? Je crois qu’il s’en sort Leibniz, seulement c’est extrêmement beau, donc très difficile. Contrairement à l’éternité de Dieu, qui passe par toutes les monades, éternellement, donc or du temps, les monades ne se développent pas hors du temps. Les monades ne se développent hors du temps, les monades sont soumises à l’ordre du temps. En quel sens est-ce qu’elles sont soumises à l’ordre du temps ? Voilà ma naissance civile, il faut revenir à des choses qu’on avait commencé à voir. Je commence, le les esquisse, mais il faudrait les voir une prochaine fois, c’es toute une mise en scène très théâtrale, là aussi très propre au baroque, qu’il faudra voir de très prêt. Mon acte de naissance civile c’est quoi? C’est la date à laquelle je nais comme créature supposée raisonnable. Mais mon âme, elle ne naît pas. Mon âme, vous vous rappelez, elle ne naît pas, elle était là de tout temps, depuis le début du monde. Et mon corps aussi. Mon corps était infiniment replié, était infiniment plié sur soi, infiniment petit, infiniment plié dans la semence d’Adam, et mon âme, inséparable de ce corps, n’existait que comme âme sensitive ou animale, voilà ce que dit Leibniz. Mais alors qu’est ce qui me distinguait, moi, appelé à devenir à un moment quelconque créature raisonnable, qu’est-ce qui me distinguait des animaux, qui eux aussi existaient dès le début du monde, pliés dans la semence du grand ancêtre, avec des âmes sensitives et animales. Le texte le plus précise de Leibniz, c’est dans un petit traité très beau, La Cause de Dieu : défendu par la conciliation de sa justice avec ses autres perfections- vous voyez que La cause de Dieu ne signifie pas ce qui fait que Dieu est, mais signifie la cause au sens juridique, défendre la cause de Dieu. La cause de Dieu, défendue par la considération de la justice etc…Et bien dans le texte, La Cause de Dieu, paragraphe 82, Leibniz nous dit : il est manifeste par là que nous n’affirmons pas la pré-existence de la raison. C’est essentiel ça! Il ne dit pas que la raison d’un être raisonnable est là dès le début, qu’elle coexiste dans la semence d’Adam. Ce ne serait pas bien raisonnable. Il ne dit pas ça du tout. Il dit : si j’existe depuis le début du monde, c’est sous forme de corps infiniment plié sur soi dans la semence d’Adam, avec une âme sensitive et animale. Donc nous n’affirmons pas la pré-existence de la raison, ” cependant on peut croire que, dans les germes préexistants, a été pré-établi et préparé par Dieu, tout ce qui devait un jour en sortir. Non pas simplement l’organisme humain mais la raison elle-même, sous la forme – sous quelle forme? – sous la forme d’une sorte d’ acte scellé – un acte scellé – portant effet ultérieurement “. Ca me fait rêver ce texte de Leibniz. Vous voyez : je pré-existe à moi-même depuis le début du monde. En effet j’existe dans la semence d’Adam, mais comme âme sensitive ou animale. Mais qu’est-ce qui distingue les âmes sensitives ou animales, qui sont appelées à devenir des âmes raisonnables un peu plus tard, de celles qui sont destinées à rester des âmes animales et sensitives comme toutes les âmes de chat, de chiens, de bêtes, etc… ? Qu’est-ce qui distingue ? Le texte nous le dit : un acte scellé. Un acte scellé dans la monade, dans la monade animale ou sensitive. Un acte scellé qui dit quoi? Portant effet ultérieurement. Un acte scellé qui est simplement un tampon ou une marque, avec sans doute une date, et qui dit qu’à la date correspondante, cette âme sensitive et raisonnable sera élevée. C’est l’élévation. Vous vous rappelez, on était parti de là. Un certain nombre d’âmes, celles qui sont destinées à être raisonnables, seront élevées à l’étage supérieur le moment venu. Donc dès le début, Dieu a mis dans ses âmes destinées à l’élévation à l’étage supérieur, il a mis un acte scellé. Il n’y pas besoin de chercher longtemps, ça ça va nous avancer, rappelez vous pour la prochaine fois parce que j’en aurais très très besoin de cet acte scellé. C’est quoi cet acte scellé ? C’est évidemment une lumière. Qu’est-ce que la raison sinon une lumière ? Sinon la monade est toute noire, on l’a vu elle est tapissée de noir. Vous sentez ce que j’ai dans l’esprit et ce à quoi je tiens, on le verra la prochaine fois : la peinture baroque ou l’architecture baroque. Les parois de la monade sont noires. Les monades detinées à devenir raisonnables, Dieu y scelle un acte juridique, un acte scellé portant effet ultérieurement, c’est à dire qu’il y met une lumière destinée à s’allumer plus tard. C’est une merveille ça.
Alors quand vient ma date de naissance, c’est l’heure de mon élévation à l’étage supérieur, mon âme devient raisonnable ça signifie que la lumière s’allume dans la monade noire. Elle s’allume dans la monade, la monade monte à l’étage supérieur, c’est pareil tout ça. Bon. Vous voyez, il y a un quand je n’étais pas né, un avant ma naissance. On vient de voir: je dormais dans la semence d’Adam, ou dans la semence de mes ancêtres, je dormais tout replié sur moi-même, avec ma petite lumière éteinte, mais scellée dans ma noire monade. Ça c’est avant ma naissance. Je nais. Je suis élevé à l’autre étage, à l’étage supérieur, vous vous rappelez toutes nos analyses du début sur les deux étages comme définition du baroque, je monte à l’étage supérieur, mon corps se déplie, mon âme devient raisonnable, la lumière s’allume. Mais quand je meurs, qu’est-ce qui passe, il faut continuer la série pour comprendre. Quand je meurs, mais écoutez ce n’est pas une bonne nouvelle que je vous annonce, fini, fini de rire, vous involuez à nouveau. Vous ne perdez pas votre corps ni votre âme. Ce serait très gênant si vous perdiez votre corps, comment Dieu vous retrouverait ? Vous seriez tout dispersé. Leibniz est très embêté par ça. Il dit: la résurrection c’est très joli, mais il ne faut pas que vous soyez dispersé. Là aussi c’est un beau problème théologique. Quand je meurs, j’involue, c’est à dire? Je redescends à l’étage d’en-dessous, je redescend à l’étage du bas. En d’autres termes les parties de mon corps se replient, et mon âme cesse d’être raisonnable, elle redevient âme sensitive et raisonnable. Mais Ha ha, elle emporte un nouvel acte scéllé. Là je suis au regret de dire que Leibniz ne le dit pas formellement, mais de toute évidence il le dit implicitement. C’est tellement évident qu’il n’éprouve pas le besoin de le dire. Mais nous il faut bien que nous éprouvions le besoin de le dire. Mais enfin si il le dit. Si il le dit d’ailleurs. Elle emporte un nouvel acte scellé, évidemment! Et vous pouvez me le dire qu’est-ce que c’est ce nouvel acte scellé ? Le nouvel acte scellé, c’est un acte juridique, c’est au sens juridique tout ça. Un acte scellé c’est un acte juridique. L’acte scellé de ma naissance c’est l’acte de naissance. Je dis : elle emporte nécessairement en mourrant un autre acte scellé, mon âme raisonnable, c’est son acte de décès. Qu’est ce que c’est l’acte de décès de l’âme raisonnable, quand elle meurt. Qu’est ce que c’est l’acte de décès ? Ha ha, écoutez : c’est ma dernière pensée raisonnable. La dernière pensée raisonnable. C’est pour ça que la dernière pensée est tellement importante. La dernière pensée du damné c’est : je hais Dieu ! Je hais Dieu. C’est par là qu’il se damne, il se damne pas sa dernière pensée. Alors le damné emporte dans son âme redevenue sensitive ou animale, cet acte de décès. Et il se rendort, comme toutes les autres âmes. Mon corps se replie, mon âme redevient ce qu’elle était avant sa naissance d’être raisonnable, c’est à dire qu’elle redevient sensitive ou animale. J’ai toujours un corps et j’ai toujours une âme. Mais mon corps a cessé d’être déplié, mon âme a cessé d’être raisonnable. La lumière s’est éteinte. Dernier point : la résurrection. Vient l’heure de la résurrection. A ce moment là, et seulement à ce moment là, toutes les âmes raisonnables, plutôt toutes les âmes qui ont été raisonnables et qui sont réassoupies dans les cendre etc…elles sont re-élevées, c’est à dire repassent à l’état xxxx, leurs corps se redéplient en un corps subtil, en un corps glorieux ou infâme, et les âmes sont jugées. Et les damnés c’est ceux qui se réveillent comme ils sont morts, c’est à dire qu’ils se réveillent en haïssant Dieu. Les heureux et les damnés, il n’y a que ça ! Chacun se réveille suivant sa dernière amplitude.
La lumière se rallume. De la lumière des damnés – puisque même la formule même la proposition : je hais Dieu ! en tant que proposition de la raison, garde un minimum de lumière, elle occupe la région claire de la monade correspondante. Toutes les lumières se rallument, il faut concevoir la résurrection comme quelque chose de très gai ; il y a toutes les petites lumières qui se rallument, toutes les âmes redeviennent raisonnables, et chacun aura son dû selon l’ordre du temps, c’est à dire suivant la vie qu’il a mené quand il était raisonnable. Vous comprenez ?
Voilà. Je reprendrais ce point la prochaine fois. Mais je vous donne tout de suite la réponse. Il n’y a plus lieu de dire : si je fais un progrès, moi, c’est au détriment des autres. Ce serait terrible ça. Les commentateurs ont tort de dire que Leibniz ne se tire pas de ce problème car, heureusement, il y a les damnés. Dire: mon progrès se fait nécessairement au détriment des autres, ça ne vaut que pour les damnés, il me semble. C’est même pour ça que tous les autres, sauf les damnés, tous les autres peuvent progresser. Car qu’est-ce qu’on fait les damnés? Et c’est là qu’ils vont être pris à leur propre piège, heureusement, ils vont cesser de ricaner comme des bécasses. Qu’est-ce qu’ils font, les damnés? Ils réduisent l’amplitude de leur âme au maximum, ils réduisent leur département à rien, sauf ” je hais dieu “. Vous voyez cette énorme réduction d’amplitude. Dès lors, ce n’est pas du tout qu’ils nous donnent un exemple négatif, c’est qu’ ils renoncent à l’amplitude qu’ils auraient normalement pu avoir comme êtres raisonnables, ils renoncent à leur propre amplitude. Ils renoncent volontairement en vertu de leur diablerie. Dès lors ils rendent possible des quantités de progrès infini utilisables par d’autres, et sans doute c’est leur vraie punition. Leur vraie punition ce n’est pas les flammes de l’enfer, leur vraie punition c’est de servir à l’amélioration des autres. Non pas, encore une fois, parce qu’ils donneraient un exemple négatif que tout le monde redouterait, mais parce que ils fonctionnent un peu – on dirait -, comme une entropie négative, c’est à dire ils déchargent dans le monde des quantités de progrès possibles. Qu’est-ce que c’est que les quantités de progrès possibles? Ce sont les quantités de clarté auxquelles eux-mêmes ont renoncé, et qui leur revenait de droit, en tant qu’êtres raisonnables. Si bien que, il me semble, que à ce niveau, le progrès devient possible. Toutes les âmes peuvent progresser sans épuiser la quantité de progrès, pourquoi? Parce qu’il y a les damnés qui se sont retirés volontairement, qui se sont retirés librement de la progression générale, et qui dès lors ont rendu possible, pour les autres, la progression. Si bien que les damnés jouent un véritable rôle physique, comme en physique on parles des démons, les démons de Maxwell. Il y a une espèce de rôle physique des damnés qui est de rendre le progrès possible. Alors vous comprenez, pour un démon, pour Belzébuth, rendre le progrès possible est vraiment la chose la plus triste du monde. Je voudrais que vous réfléchissiez à ça. On reviendra un peu sur cette question du progrès et vous sentez que là-dessous le moment est venu pour nous de voir de plus prêt quelle conception de la lumière il y a là dessous.»

– Deleuze, Cours, 24/02/1987.

«Non pas dans le cas des philosophes parce que la philosophie est toute harmonie, mais dans le domaine des passions humaines, il y a ces phénomènes de préhensions par vomissement ou de préhension vomitive. (…)

C’est vrai, il y a des bêtes qui ne sont absolument pas du tout contemplatives, mais c’est le plus bas niveau des bêtes, par exemple les chats et les chiens, ça contemple très très peu. Aussi elles ne connaissent que peu de joie. Ce sont des bêtes amères, elles ne contemplent rien. Ça repond exactement aux damnés, on verra que les damnés ne contemplent rien, on l’a vu. Le statut des damnés c’est que ce sont de purs vomitifs. Ils n’ont de préhensions que négatives. Ils n’ont de préhensions que négatives et expulsives, comme ce ne sont que des que vomitifs à l’état pur, les chats et les chiens sont des vomitifs à l’état pur. Aussi tous les damnés sont escortés d’un chat et d’un chien. (…)»

– Deleuze, Cours, 17/03/1987.

«Or vous vous rappelez l’idée de Leibniz, c’est que: Dieu merci qu’il y a des damnés, car les damnés ayant rétrécis la région qui leur est dévolue, ayant rétrécis leur département (vous vous rappelez: la petite région claire qu’ils exprimaient) parce qu’ils ont vomis Dieu. Dès lors ils ont renoncé à cette région claire. Les damnés étant tombés dans une extrême confusion par haine de Dieu, c’est une idée qui me parait sublime, celle du damné: ça donne envie de l’être. Ils on fait ça, et dès lors c’est grâce à eux: ils ont laissé de fantastiques quantités de joie virtuelle inutilisée. Emparons-nous de ces joies, emparons nous de ces enjoyments vides, non remplis. Il faut se les approprier. Alors les damnés seront furieux de voir que leur damnation nous sert, et sert à quelque chose. Oui, la damnation sert à augmenter la quantité totale de self-enjoyment de l’ensemble de ceux que ne sont pas damnés ou pas encore damnés

– Deleuze, Cours, 07/04/1987.

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