La force d’ aplatissement du sommeil

Francis Bacon,

Francis Bacon, “Sleeping Figure” (1974)

«Les dormeurs de Bacon sont très très prodigieux. (…)

Il a complètement capté ce qu’il faut appeler la force d’aplatissement dans le sommeil. (…)

Le corps qui semble complètement se vider, s’aplatir sur le matelas. (…) Cela, j’ai mis : la forme en rapport avec une force de déformation à savoir la force qui l’aplatit. (…)

Alors, on se dit, bon: où est la force, de quelle force il s’agit ? (…) Eh ben pour Bacon c’est très curieux, c’est sa manière de vivre le sommeil, mais là, comprenez, ce n’est plus du cliché. (…)

Bacon c’est son affaire, je suis sûr que c’est un homme qui a avec le sommeil un rapport particulier. (…)

C’est sûrement pas un insomniaque. Un insomniaque n’aurait pas à peindre ça. Alors, euh, sous quel agent dort-il ? Je n’ose y penser… mais il dort beaucoup, sûrement. Enfin s’il était insomniaque ce serait un catastrophe mais ça fait rien. (…)

Le sommeil pour Bacon, tel que le vit Bacon, c’est une force d’aplatissement du corps. S’aplatir de fatigue, s’aplatir de sommeil. (…)

Un corps qui dort c’est une viande parce que c’est un corps qui descend des os. Et c’est un corps aplati. (…)

Quand vous avez atteint ça, il me semble que vous avez atteint, je ne sais pas, mais vous avez atteint ce que le peintre vous montre, c’est-à-dire, ce qu’il rend visible. (…)

L’horreur c’est facile. C’est ça la leçon de la sobriété. De plus en plus sobre. (…) Seulement, c’est pas facile, c’est tellement difficile à y arriver (…).

Il n’y a que ça d’intéressant: quand le corps est en rapport avec des forces. Alors, que le peintre ait tendance d’abord à mettre le corps en rapport avec des forces insupportables, insurmontables, même Michel-Ange il est tombé là-dedans! Qu’est-ce que ça veut dire de plus en plus de sobriété? Apprendre que le secret de la peinture ou que les faits picturaux les plus beaux c’est lorsqu’au besoin les forces sont très très simples, très rudimentaires. Ce ne seront plus des forces qui supplicieront un corps, ce ne seront plus des forces horribles, ce sera la force d’aplatissement du sommeil. On commence par faire des scènes d’accident abominables par exemple quelqu’un qui passe sous un autobus et puis on s’aperçoit que le vrai aplatissement du corps c’est pas du tout l’autobus qui vous écrase, que le vrai aplatissement du corps, c’est le fait quotidien que vous vous endormez. Et que dans le fait de s’ endormir, il y a un fait pictural, alors qui vaut peut-être pour toutes les souffrances du monde, qui vaut peut-être pour tous les écrasements. A ce moment-là vous pourrez récupérer tout, et la torture, et la torture du monde et les horreurs du monde, rien qu’en peignant un bonhomme qui dort. C’est forcé. C’est ça que je veux dire. L’espèce de, de recherche d’une sobriété, d’une simplicité toujours plus grande.(…)

C’est-à-dire que tout ce qu’il y avait de facile, de figuratif, d’affreux, d’horrible, devient très secondaire par rapport à une espèce d’immense consolation vitale. De toute manière une capture de force c’est gai

– Deleuze, Cours, 07/04/1981.

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