VITESSE!

«J’étais une parole qui tentait d’avancer à la vitesse de la pensée».

Henri Michaux

 

«Abstraction de toute lourdeur
de toute langueur
de toute géométrie
de toute architecture
abstraction faite: VITESSE! (…)

Allégresse de la vie motrice
qui sape la méditation du mal
on ne sait à quel règne appartient
l’ensorcelante fournée qui sort en bondissant
animal ou homme
immédiat, sans pause
déjà reparti
déjà vient le suivant
instantané
comme en des milliers et des milliers de vertigineuses secondes
une lente journée s’accomplit
La solitude fait des gammes
le désert, les arabesques
la multiplication
indéfiniment réitéré

Signes
non de toit, de tunique ou de palais
non d’archives et de dictionnaire du savoir
mais de torsion, de violence, de bousculement
mais d’envie cinétique

Signes de la débandade, de la poursuite et de l’emportement
des poussées antagonistes, aberrantes, dissymétriques
signes non critiques, mais déviation avec la déviation et course
avec la course
signes non pour une zoologie
mais pour la figure des démons effrénés
accompagnateurs de nos actes et contradicteurs de notre réserve

Signes des dix mille façons d’être en équilibre dans ce monde
mouvant qui se rit de l’adaptation
signes surtout pour retirer son être du piège de la langue des autres
faite pour gagner contre vous, comme une roulette bien réglée
qui ne vous laisse que quelques coups heureux
et la ruine et la défaite pour finir
qui y étaient inscrites à l’avance
pour vous, pour tous

Signes non pour retour en arrière
mais pour mieux « passer la ligne » à chaque instant
signes non comme on repense
mais comme on pilote
ou, ainsi qu’il arrive dans un grand encombrement
quand automate inconscient, on se sent comme piloté

Signes, non pour être complet
mais pour être fidèle à son transitoire
non pour conjuguer
mais pour retrouver le don des langues
la sienne au moins, qui, sinon soi, qui la parlera ?

Écriture directe enfin pour le dévidement
pour le soulagement des formes,
pour le désencombrement des images
dont la place publique-cerveau est en ces temps particulièrement engorgée

Faute d’aura, au moins éparpiller ses effluves.»

 

Henri Michaux (1899-1984), “Mouvements“, 1951.

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